Hervé Kempf au Bondy Blog : "Le travail d'information doit être payé"

MASTERCLASS mardi 19 décembre 2017

Par Jonathan Baudoin @JoBaudoin

Le Bondy Blog a reçu, samedi 25 novembre, le journaliste Hervé Kempf, rédacteur en chef du site Reporterre. Une excellente occasion de parler environnement et liens entre écologie et les quartiers populaires. Compte-rendu.

Si la température se rafraîchit ces derniers jours et que le chauffage a décidé de faire grève ce samedi-là, la masterclass d’Hervé Kempf était, elle, très chaleureuse. Le rédacteur en chef du site écologique Reporterre est l’invité d’honneur de la cinquième Masterclass de la saison. En guise de cadeau, il a apporté au public présent une version papier de Reporterre, intitulée “L’écologie, c’est aussi dans les quartiers populaires”.

De Je t’aime FM aux minitels roses

Même s’il est né à Amiens, Hervé Kempf précise qu’il est bien parisien : il vit dans la capitale “depuis l’âge de deux-trois ans”. De son enfance, il en garde de bons souvenirs, même si au niveau scolaire, c’était loin d’être évident. “Je n’étais pas un très bon élève après le collège”, confie-t-il à l’auditoire. Ce qui ne l’empêchera pas de poursuivre le chemin des études en histoire et en sciences économiques, avec une maîtrise à la clé. Le tout, avec pour objectif de rejoindre Sciences Po et à terme, d’intégrer l’ENA [École nationale d’administration, ndlr]. “Quand je suis arrivé à Sciences Po, je n’avais plus du tout envie de faire l’ENA”, avoue-t-il. “Des gens très occupés de leur carrière, tout de suite, qui portent des cravates sans arrêt”, très peu pour lui.

Le déclic pour le journalisme ? Hervé Kempf répond que c’est le hasard qui l’a mené vers cette voie, au début des années 1980. À cette époque, notamment avec l’élection de François Mitterrand et l’émergence des radios libres, Kempf saisit l’occasion pour se tester au journalisme à travers la radio. Première expérience : Je t’aime FM. Une aventure qui tourne court pour une histoire de local mais qui lui permet un apprentissage sur le tas. Il rejoint ensuite la rédaction de Radio Alligator à Montpellier, en matinale. Au bout de six mois, l’histoire se termine en raison d’un désaccord éditorial et de méthode de travail avec le rédacteur en chef, un ancien de RMC

Un retour à Paris s’impose. Au programme, des piges dans plusieurs médias dont Science et Vie Micro, spécialisé sur l’informatique. “C’était le début de la microinformatique dans les années 80. Les premiers Mac, les premiers PC, c’était vertigineux !” se remémore-t-il. Pour ce journal, il était chargé de faire des reportages “sur l’univers des geeks“, les soldats du futur, ou encore les minitels roses, provoquant quelques rires dans la salle pour les plus jeunes qui n’ont pas connu cette “technologie”.

Le réveil écologique

Au bout de trois ans de piges sur l’informatique, Hervé Kempf estime en avoir fait le tour et cherche de nouveaux horizons. Au cours d’un reportage à Londres, il apprend la catastrophe nucléaire de Tchernobyl [26 avril 1986, ndlr]. C’est à partir de ce drame que le journaliste décide de consacrer son travail sur l’écologie. À cette époque, l’écologie connaît un certain développement, notamment en Allemagne avec les Verts, suite aux manifestations contre l’installation de missiles Pershing voulus par les États-Unis présidés par Ronald Reagan. En France, c’est plus complexe. Dans les années 80, il n’existe pas de journal écologique et très peu d’articles traitent de l’environnement. D’où l’envie de fonder un journal. C’est ainsi que Reporterre voit le jour une première fois en 1989. Pour financer ce nouveau journal papier mensuel qui apparaît dans le paysage médiatique, Kempf et ses amis cherchent du soutien auprès de confrères et de banques. Le lancement de Reporterre se déroule finalement le 6 janvier 1989, grâce à un héritage du grand-père d’Hervé Kempf à hauteur d’un million de francs. “La critique écologique ouvrait une autre voie d’analyse”, explique le rédacteur en chef. Seulement, au bout d’un an d’existence, le journal doit fermer boutique par manque de trésorerie. “J’ai fait l’erreur de ne pas aller voir d’autres médias, d’autres banques pour avoir leur soutien”, confesse Kempf, alors que son journal se vendait à 26 000 exemplaires et comptait 4 400 abonnés.

Après cet échec, le journaliste rebondit. Il travaille avec l’agence Capa pour l’émission “Sauve qui veut”, en deuxième partie de soiré sur Antenne 2, une émission d’investigation sur l’environnement. “Le coût d’un numéro de l’émission était de 800 000 francs. France 2 en payait la moitié”, rapporte-t-il, en rappelant le sort réservé à “Envoyé spécial” et à “Complément d’enquête”, dont Reporterre a cosigné une tribune pour défendre les journalistes de ces émissions face aux menaces de coupes budgétaires.

Le Monde et résurrection de Reporterre

Hervé Kempf, pourtant en CDI, quitte l’émission à la fin de la saison en 1992. “On faisait des audiences plus qu’honorables”, se souvient le journaliste. Après quelques années de piges, Hervé Kempf rejoint Le Monde en 1998, et la rubrique “monde”, sous l’angle de l’écologie, de l’environnement. Une arrivée dans un contexte interne de relance avec une nouvelle formule sous l’impulsion d’Edwy Plenel et de Jean-Marie Colombani, donnant du temps pour les journalistes de faire des enquêtes longues. Puis le contexte international était propice au questionnement écologique et critique du néolibéralisme avec les zapatistes du Chiapas (sud du Mexique), José Bové qui attaque le Mc Do de Millau ou encore les contre-manifestations lors du sommet de l’OMC de Seattle en 1999, mettant en lumière l’importance du mouvement altermondialiste devant les caméras du monde entier. Sans compter des thématiques comme les OGM, le nucléaire, le changement climatique à traiter “au jour le jour”.

En 2003, la sortie du livre La face cachée du Monde de Pierre Péan et de Philippe Cohen fait jaillir des tensions dans la rédaction. “Une charge très brutale, très critique, à l’égard du Monde, mêlant des choses parfaitement exactes et beaucoup d’exagérations, voire des injures”, indique Kempf. Cela n’empêche pas le journaliste de continuer à écrire sur l’écologie dans Le Monde, mais aussi sur Reporterre. Son journal lancé en 1989 renaît de ses cendres en devenant un journal en ligne en 2007. Il s’impliquera exclusivement dans Reporterre à partir de 2013, année de son départ du Monde, suite à l’évolution du journal, racheté par Xavier Niel – l’homme du minitel rose -, Mathieu Pigasse – le banquier – et feu Pierre Bergé – l’homme d’affaires dans le luxe -, en 2010.

Reporterre a droit à une nouvelle impulsion, avec une lisibilité accrue au fil des années, se structurant en tant qu’association mais pas de bénévolat au sein du journal. “Le travail d’information doit être payé”, affirme le journaliste. Du coup, quelles sources de financement pour le journal ? Essentiellement des dons qui représentent 68% des ressources du journal, 20% proviennent de subventions de la part de fondations par rapport à des projets éditoriaux de Reporterre et le solde correspond à des recettes propres (ventes d’articles, collection de livres avec Le Seuil, conférences). Le tout, pour financer un budget de 28 000 à 30 000 euros par mois, avec sept journalistes en équivalent temps plein, plus une dizaine de pigistes, dont un réseau de correspondants à l’étranger (Washington, São Paulo, Berlin), des photographes, des dessinateurs, etc. Ce qui peut donner des idées à certains blogueurs de vouloir faire partie de cette histoire.

Préoccupation écologique et sociale

Hervé Kempf définit Reporterre comme un journal “engagé mais pas militant”, avec cette ligne éditoriale : “La question écologique est la question politique du début du XXIe siècle”. Il ne s’interdit pas de poser un regard critique sur des personnes se réclamant de l’écologie. Quand le public l’interroge sur la situation d’Europe écologie-les Verts, la réponse de Kempf est sans appel : “Ils ont disparu. C’est un échec sur toute la ligne !” Dans l’audience, certains se demandent pourquoi il y a une contradiction entre la prise de conscience manifeste des citoyens et l’offre politique existante. Pour le journaliste, un des éléments de réponse se situe dans la sphère médiatique. “Je pense que l’écologie a manqué de sa caisse de résonance”, explique-t-il.

Mais la préoccupation écologique n’efface pas la question sociale. Au contraire, elle s’articule avec cette dernière selon Hervé Kempf. D’où le numéro de novembre de la version papier de Reporterre sur l’écologie et les quartiers populaires, mettant en avant les initiatives dans les quartiers, les préoccupations des milieux populaires au sujet du réchauffement climatique, comparativement aux milieux fortunés qui sont bien “moins préoccupés” du changement climatique selon Kempf, mais aussi la question de la convergence des luttes écologistes et des luttes antiracistes, tant les deux phénomènes sont frappés par la violence des forces de l’ordre, avec les morts de Rémi Fraisse à Sivens en octobre 2014 et d’Adama Traoré à Beaumont-sur-Oise en juillet 2016.

Cette question de la convergence des luttes s’est posée lors de l’éclosion du mouvement Nuit Debout, au printemps 2016, que Kempf et son journal ont abondamment suivi. “C’était une respiration formidable”, s’enthousiasme le journaliste à ce sujet, rappelant au public que le contexte des attentats en 2015 avait mis une chape de plomb sur les esprits et que Nuit Debout permettait aux citoyens de libérer leur parole, le tout dans une logique d’auto-organisation, de solidarité, sans avoir besoin d’une direction, d’un chef. “Ça recrée de la politique”, souligne Hervé Kempf. Néanmoins, le mouvement n’a pas réussi à s’élever davantage car selon Kempf, le retour au rapport de force face au pouvoir ne s’est pas enclenché, alors que Nuit Debout est né de l’opposition à la loi El Khomri, puis qu’il n’y a pas eu d’alliance avec les quartiers populaires. Une alliance à faire “si on veut bousculer cet ordre injuste et destructeur de l’environnement” selon Kempf, permettant de faire entendre des voix qui ne sont guère entendues. À propos de voix qui portent dans le débat public sur la question de l’environnement, il y a eu celle du pape François avec son encyclique “Laudato Si”. Interrogé par le public sur le regard qu’il porte sur cette encyclique écologique, Kempf salue chaleureusement cette initiative papale, tant le pape François articule dans ce texte la question écologique et la question sociale, en soulignant que les grandes victimes du changement climatiques sont les pauvres. Ce qui fait gamberger bien des têtes dans le monde catholique selon Kempf, entre ceux qui suivent le pape et ceux qui le voient comme un “gauchiste“, ce qui a laissé quelques sourires parmi le public.

Jonathan BAUDOIN