Et si, M. Blanquer, on construisait l'autorité à l'école sur des projets d'avenir plutôt que sur le passé?

C'EST CHAUD vendredi 12 janvier 2018

Par Rachid Zerrouki https://twitter.com/rachidowsky13

Le ministre de l’Education Nationale, Jean-Michel Blanquer, s’est montré favorable aux dictées quotidiennes, au retour de l’uniforme et à l’interdiction des téléphones portables. Des mesures que l’extrême droite qualifie de “victoire idéologique“. L’autorité à l’école, une priorité pour Jean-Michel Blanquer mais a-t-elle réellement disparu ? 

Nous avions à peine commencé à débattre de l’utilité des dictées quotidiennes le 5 décembre 2017 que cinq jours plus tard, il était question d’interdire les téléphones portables dans les établissements scolaires (le code de l’Education l’interdit déjà en réalité) et de faciliter le retour à l’uniforme pour les écoles qui souhaitent le mettre en place. Toutes ces réformettes vont plus ou moins dans le même sens et laissent entendre une volonté de retour vers une école d’autrefois : celle du maître qui, habillé de son tablier gris, vouvoie ses élèves de six ans tous d’uniformes vêtus et scande sa dictée du petit matin sans jamais être interrompu par les sonneries de téléphone ou les écarts de conduite de son auditoire : une école où règne l’autorité, ou l’autoritarisme, on ne saurait dire.

Cette politique du retour en arrière n’étonnera pas ceux qui ont parcouru “L’École de demain” de Jean-Michel Blanquer. Le ministre de l’Education nationale y écrit : “Le professeur a longtemps été une figure majeure de la République triomphante” y affirmant son désir de “restaurer la dignité de la figure du maître” en rétablissant l’autorité du professeur. Cela passerait par de l’ouverture intellectuelle mais aussi physique : “lorsque j’étais recteur en Guyane, je répétais sans cesse aux professeurs qu’ils devaient être correctement habillés pour faire honneur à leur fonction“, racontait en 2016 celui qui allait devenir un an plus tard ministre de l’Education nationale. Restaurer, rétablir : des verbes qui sous entendent que l’autorité de l’école serait tombée en désuétude et qu’il faudrait désormais la reconstruire.

L’autorité, nostalgie d’hier, réalité d’aujourd’hui

Les nuages orangés du couchant éclairent toute chose du charme de la nostalgie ; même la guillotine”, écrivait Kundera en 1990. Dès lors qu’on croit à l’évidente faculté qu’on possède, chacun, de magnifier inconsciemment le passé, on ne peut compter sur les seuls récits romancés de nos aïeux pour nous faire une idée de ce qu’était l’autorité dans l’école d’autrefois. Or, c’est bien la démarche de Jean-Michel Blanquer dans son livre : “la littérature des XIXème et XXème siècles regorge de récits qui mettent l’instituteur à l’honneur. Il suffit par exemple de songer au récit que Marcel Pagnol fait de son enfance dans La Gloire de Mon Père”, raconte-t-il. Les études scientifiques sont bien plus nuancées sur ce domaine.

On a coutume, après Max Weber, de distinguer trois types d’autorité. La première repose sur une légitimité traditionnelle, fondée sur la culture ou la croyance. La seconde, légale, repose sur des règles formelles et écrites. Enfin, l’autorité charismatique mobilise des liens affectifs, des traits psychologiques, un charme personnel qui dépendrait de la personnalité de l’enseignant. Pour Erick Preirat qui a coordonné l’excellent ouvrage “L’autorité éducative, déclin, érosion ou métamorphose”, c’est plutôt la première forme d’autorité qui est en souffrance aujourd’hui, même s’il ne parle pas de “crise” mais plutôt d’”érosion“.

Il explique que la baisse de l’influence de l’école n’est pas un phénomène propre à l’école car toutes les institutions républicaines subissent ce manque de confiance de plein fouet. Par ailleurs, Erick Preirat donne aussi une explication plus philosophique à ce qu’il se passe montrant que les valeurs démocratiques ont pris de plus en plus de place. Or, même si certains mouvements pédagogiques tentent de donner davantage de responsabilités à l’élève, l’école n’est pas le lieu où les valeurs démocratiques peuvent s’exprimer le plus librement. Ainsi, on voit mal comment les petites réformes de Jean-Michel Blanquer sauraient répondre à un phénomène sociologique, philosophique et anthropologique qui dépasse de très loin le cadre de l’école.

L’évolution de l’autorité est due à l’école

Erick Preirat n’est pas le seul à parler d’une dégradation ou d’une transformation de l’autorité à l’école. Le sociologue François Dubet, dans son article scientifique intitulé “Une juste obéissance” paru en 2000 dans la revue “Autrement”, montre que même l’autorité charismatique qui s’impose, sans besoin d’être argumentée, s’affaiblit voir décline. Déjà en 1972, ce constat était déjà dressé dans le fameux “rapport Joxe” sur la fonction enseignante dans le second degré. “Les professeurs sont sensibles à une évolution culturelle qui entraîne le déclin de leur définition sociale traditionnelle et est simultanément porteuse d’une critique du modèle de fonctionnement classique de la classe”. 

L’autorité de l’école évolue, décline ou se transforme selon les différentes études et cela ne date pas d’aujourd’hui. Alors qu’on accuse pêle-mêle les téléphones portables, l’apparence, en résumé “la jeunesse d’aujourd’hui” qui porterait en elle moins de vertu que celle d’hier, la réalité scientifique est toute autre : l’école perd aussi son autorité parce qu’elle parvient de moins en moins à faire croire qu’elle peut garantir l’insertion socio-économique de tous les élèves.

Construire l’autorité sur l’avenir 

La sociologue Agnès van Zanten a passé sept années à enquêter dans les établissements des centre-ville et banlieues pour sa thèse portant sur les processus multiples de construction d’une ségrégation scolaire. En plus de décrire les moyens par lesquels les politiques scolaires tolèrent la reproduction des inégalités socioculturelles, elle s’est intéressée aux conséquences et montre comment l’élève, renvoyé à son échec par l’institution, développe un comportement d’opposition à l’autorité. La dégradation de l’autorité scolaire, si elle existe, repose donc sur l’école elle-même.

Bien sûr, il existe également des causes externes à cette dégradation. On on ne compte plus, par exemple, les sociologues, les psychanalystes et mêmes les philosophes qui évoquent la fin salutaire du modèle patriarcal de l’autorité sur lequel pouvait se reposait l’école. Nous doutons des enseignements du passé, nous les interrogeons et obéir en leur nom n’est plus envisageable. Peut-être faudrait-il donc songer à construire une nouvelle autorité scolaire en harmonie avec la société actuelle, qui ne repose plus sur des traditions historiques mais sur des projets d’avenir, un contrat qui aurait pour principe : “respecte les règles de vie à l’école que je t’impose mais qui ont un sens et je te préparerai aux impératifs de ton avenir”.

Rachid ZERROUKI