Conversation avec Rocé et Monsieur Bonheur à la Cité internationale des Arts

CULTURE jeudi 8 février 2018

Par Rouguyata Sall @rouguyata

À l’occasion de l’évènement “Nous ne sommes pas le nombre que nous croyons être” à la Cité des arts, le Bondy Blog a organisé le 2 février une conversation sur le thème “Comment rendre visibles ceux et ce qu’on ne veut pas voir ?”, avec Rocé, auteur et rappeur et Monsieur Bonheur, photographe.

Rocé et Monsieur Bonheur font un travail de visibilisation de personnes et sujets que nous avons l’habitude de traiter au Bondy Blog. Rocé, rappeur depuis l’âge de 12 ans, travaille sur son projet “Par les damnés de la Terre”, en référence à l’œuvre de Frantz Fanon. Un projet audio où il ne rappe pas mais est allé déterrer comme un historien, des disques vinyles des années 60 à 80 qui racontent l’histoire des luttes : “Je voulais chercher des auteurs des générations de nos aînés, qui viennent des colonies, et qui ont des préoccupations similaires à celles du rap. J’ai refait l’histoire des luttes par le prisme de la musique“.

Quant à Monsieur Bonheur, Marvin de son prénom, c’est par l’image qu’il rend visible les invisibles. Aujourd’hui considéré comme artistique, l’œuvre photographique de Marvin, était d’abord un travail personnel. Parce qu’il voit la banlieue changer chaque jour au fil des destructions et rénovations, cet Aulnaysien devenu parisien il y a cinq ans, craignait de voir son milieu d’enfance disparaître. “J’ai vu la banlieue se modifier. C’est bien pour les résidents, mais pour notre génération, c’est avec une petite larme, il y a une grosse partie de notre enfance qui part avec“. Mohammed Bensaber, photographe au Bondy Blog qui a également grandi à Aulnay-sous-Bois, est scandalisé qu’il n’y ait pas eu de devoir de mémoire collectif par la mairie ou le bailleur. “Quand j’ai vu la photo du marchand de glace, la machine à souvenir s’est réveillée, je me revois courir après“. “C’est pour ça que ma série s’appelle Alzheimer, lui répond Marvin, tu l’avais probablement oublié“.

@ Monsieur Bonheur

Monsieur Bonheur raconte Aulnay-sous-Bois, Sevran, Bondy, provoquant les rires de la salle lorsqu’il compare son quartier actuel dans le XVIIe et La cité des 3000. Le déclic ? Des échanges avec ses collègues provinciaux qui ne connaissent la banlieue qu’à travers la télévision. Il se questionne alors sur ses origines sociales, son langage, puis part “en croisade en quête de souvenirs” de ses potes et des lieux. Il montre ainsi la banlieue que l’on n’a pas l’habitude de voir, mais il veut aussi dénoncer, photographiant les barres d’immeubles délabrées, cette “ambiance graphique dans laquelle on peut vivre“, qui explique selon lui beaucoup de choses, dont la haine, conséquente à l’abandon des banlieues pendant des années.

Les photos de Marvin défilent à l’écran. On y voit Bondy, sa ville de naissance, symbolisée par l’ancien magasin Dia où il allait faire les courses avec sa grand-mère. On y retrouve aussi le terminus de la ligne 7, où il allait chercher son père qui travaillait à la RATP. Plus que ce souvenir, il immortalise sur cette même photo intitulée Charbon, un vendeur de maïs, montrant ceux qui font tout pour se débrouiller. Marvin montre ceux qu’on ne voit pas, ou que l’on voit mal. Il montre ce qu’on ne voit pas, soit les longs échanges des jeunes symbolisés par la photographie d’un city-stade vide prise derrière un grillage, La prison des rêves. La photo d’un long couloir représente à son tour l’orientation, une image importante pour celui à qui on a répété pendant toute son enfance, qu’il ne serait pas artiste. Reconnaissant que la parole n’est pas son fort et que la photographie lui permet aujourd’hui d’extérioriser, Monsieur Bonheur se raconte avec la pudeur de celui qui ne se sent pas photographe, ni reporter alors que son travail a bien une force journalistique, dans la série Alzheimer comme dans celle sur les Antilles, où il veut montrer la vraie Martinique, loin des images des tours operators.

Monsieur Bonheur, photographe

Fatma Torkhani, également membre du Bondy Blog, veut savoir si les galeries parisiennes l’invitent pour la qualité de son travail ou parce que “c’est bien d’avoir des photos de banlieue prises à l’argentique dans ces endroits“. Marvin répond qu’il a senti “une excitation bizarre, presque de l’exotisme“, lors de sa première exposition dans le Marais : “Ça me fait un peu peur mais je sais que parfois tu dois donner un peu à l’autre pour qu’il soit attiré et après tu peux potentiellement faire passer ton message“, rappelant l’importance des discussions avec les visiteurs.

Rocé rejoint la conversation en revenant sur l’histoire du rap français, sur la bienveillance des messages des aînés envers les plus jeunes. A la trentaine, il se questionne sur ce qui l’intéresse dans le rap, “cette musique des minorités“. Les rappeurs cherchaient beaucoup les samples dans les disques vinyles, dans la funk ou le disco, plutôt tourné vers les États-Unis. Lui veut réunir des œuvres francophones qui racontent l’histoire des luttes. “Au début je voulais faire un projet musical, j’en avais marre qu’on me demande à chaque fois si mes inspirations c’était Ferré, Brel et Brassens. Même s’il y a un peu de vrai là-dedans. Il n’y avait pas que ça.

Rocé, auteur et rappeur

Rechercher des vinyles dans les brocantes et vieilles boutiques parisiennes, il sait faire. En parallèle, il continue à être sollicité par les mairies, car “rappeur sans gros mots dans ses textes“, pour faire des ateliers d’écriture dans les collèges, sans réel projet éducatif. Il se rend compte que ces jeunes font du rap, et même si ce n’est pas la même esthétique, les messages sont les mêmes que les siens. Et les mêmes que ceux retrouvés dans les vinyles de nos aînés. “Sauf que personne n’est au courant, se désole l’artiste, il n’y a pas de mémoire, pas de transmission de tout ce qu’on défend“. Rocé visualise alors un point commun : “Ce sont les voix des damnés de la Terre“. Il explique alors la référence à l’ouvrage de Frantz Fanon, “penseur du colonialisme d’origine martiniquaise, qui a épousé la cause algérienne pendant l’indépendance“.

Lors d’une intervention scolaire, les élèves sont surpris qu’un Antillais ait participé aux luttes algériennes. Il fait alors l’amer constat que ces jeunes ne connaissent finalement pas leur histoire commune. D’où l’importance à ses yeux de ce projet qui montre la fraternité dans les luttes. “J’ai voulu cristalliser l’humanité et l’espoir qu’il y avait dans les luttes pour la libération, les exils, la colonisation et en mêlant ça aux luttes ouvrières françaises, car nous ne sommes même pas au courant de l’histoire de nos aînés. Un exemple simple, quand on prend une fiche de paye et qu’on regarde toutes les lignes, l’une peut être due à une grève qui a duré. Il y a peut-être cinq personnes qui ont fait de la prison, pour qu’on gagne 3 centimes dans une autre ligne. Et tout ça, on ne le sait pas aujourd’hui“, regrette-t-il.

Pendant dix ans, il recherche des vinyles, ces antiquités remplacées par cassettes audio, CD, puis MP3. Il passe des heures sur Internet, à regarder des vieilles vidéos sur YouTube, à les croiser avec des messages découverts sur des forums, sur des sites américains, canadiens, allemands : “Un disque du FLN ou d’un artiste haïtien, on ne les trouve pas en France. Dès qu’on parle d’engagement, il y a un certain tabou sur le colonialisme. Il y a une espèce de hiérarchie entre chanteurs à textes français, sublimés, et auteurs francophones, dont on ne va jamais parler. Il faut mettre tout le monde sur la même ligne et tout montrer.

Rocé présente alors les pochettes des vinyles de son projet. Beaucoup viennent du label Expression spontanée, lancé par un homme qui revient dans la plupart de ces recherches. L’apprenti historien met plus de trois ans pour savoir qui se cache derrière ce label. Il retrouve virtuellement Jean-pierre Graziani, ancien métallurgiste chez Renault à Boulogne, qui dans les années 70 a créé le Groupement interculturel dans le groupe automobile qui dénonçait l’aliénation des cadences des usines, déclenché des grèves et, entre autres, créé une maison d’édition. “L’histoire de nos parents, l’histoire des diasporas, l’histoire des luttes, on ne nous les raconte pas facilement. Ça fait partie des non-dits“, rappelle Rocé. “Vu que je rappe et que j’écoute du rap français depuis longtemps, je me suis questionné sur les mots qui revenaient, sur cette conscience politique. La première fois que j’ai entendu parler des damnés de la Terre, c’était dans un morceau du Ministère A.M.E.R. Leurs parents avant d’arriver en France, ils étaient dans des luttes au pays“, explique l’auteur. Rocé nous parle aussi du disque Dansons avec les travailleurs immigrés, lancé contre la circulaire Fontanet, qui diminuait les droits des travailleurs immigrés. Il raconte la lutte au sein de LIP, usine de montres et autres histoires d’ouvriers qui n’avaient pas accès aux médias et auto-produisaient des chansons sur leurs luttes, “avec des pochettes mode d’emploi du capitalisme“.

Rappelant modestement à plusieurs reprises qu’il est rappeur et non pas historien, Rocé nous fait découvrir “Larzac 74”, les luttes aux Vietnam, au Cap Vert, chez Renault ou en soutien à Angela Davis, toute une série de pochettes colorées qui racontent diverses luttes. Après avoir sélectionné 23 œuvres, Rocé va maintenant s’associer aux historiens Naïma Yahi, spécialiste de l’immigration et Amzat Boukari-Yabara, spécialiste du panafricanisme, pour la rédaction des livrets. Même si ça n’a pas été le moteur de son projet, Rocé admet y reconnaître son histoire familiale, avec “cet humanisme universel dans la lutte“.

Rouguyata SALL

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