C’est comme ça que le monde entier voit les Français : c’est pas des oursins que nous avons dans les poches, c’est des Grizzlys ! Et quand je dis nous, je suis gentil. Je devrais dire vous : les Gwers !

Le Gwer… Cet être venu d’ici. Le terme, lui, vient d’ailleurs. Il signifie cochon en turc. Très péjoratif, il désignait sous l’Empire ottoman les infidèles, ceux qui ne sont pas musulmans. Quand ce fût à leur tour de passer faire un petit coucou de plusieurs siècles en Afrique du Nord, l’expression à été repris par les locaux. Débarrassé de sa connotation religieuse, il ne désigne plus que les Français. Les Français dit de souche, j’entends.

Je suis devenu un expert en Gwerance, branche obscure des sciences sociales qui vise à étudier leur comportement. Normal, j’ai grandi avec eux dans une réserve naturelle : Bondy Sud, un domaine de trois hectares autour du parc de la mare à la veuve. Un quartier pavillonnaire, l’habitat de prédilection du Gwer, passé le périph’.

Pour bien comprendre ce que c’est qu’un Gwer, j’ai inventé un jeu. Gwer ou pas ? C’est très simple : je vous énonce une situation et vous me dites si elle correspond à une tranche de vie que pourrait vivre un Français de souche, descendant des grands Louis ou d’un soldat de la Wehrmacht en permission à Paris. C’est raciste ? Ben il parait que les Noirs ne savent pas conduire alors on va jouer aux cons tous ensemble.

Allez je commence par un facile :

– Le ski. Gwer ou pas ?

Gwer évidement. Regardez le film Première Etoile.

– Eduquer son fils à l’aide d’un ceinturon, une claquette ou le fil de la radio. Gwer ou pas ?

Pas Gwer. D’Alger au Cap, c’est typiquement africain.

– Mettre une grosse gifle à son fils et lui demander pardon après. Gwer ou pas ?

Gwer ! Vercingétorix même !

Pour affiner le truc, il y aussi des questions pièges :

– Manger du porc. Gwer ou pas ?

Gwer mais il y a les Kabyles…

Tous égaux devant les clichés

Je crois que j’ai créé un monstre. Ce jeu a vite dépassé le cadre intimiste de la table du fond aux Délices de Marmara, le meilleur grec de ce côté-ci du pont de Bondy, où j’y jouais en petit comité. Toute la ville désormais commence à s’y adonner, comme une sorte d’exutoire pour toutes ces fois où on a demandé à quelqu’un de rejoindre la piste sur du Francky Vincent, parce qu’il était le seul Noir de la soirée. Peut-être même que ce jeu est un pansement sur les maux de l’âme : les Blancs, eux aussi, ont leurs clichés. Comme nous. L’égalité, enfin.

Comme dit plus haut, le poncif qui ressort le plus chez les Gwers c’est qu’ils sont pingres façon Harpagon. Walt Disney semble avoir compris depuis 1989 qui était la pince « monroyal » du monde occidental. Le crabe de « La petite sirène » s’appelle Sébastien en votre hommage : un splendide prénom de Gwer.

Mais quelque part, ça, c’est normal. Quand on veut stigmatiser une communauté, on commence par traiter ses membres de gros radins. Demandez aux Juifs, aux Auvergnats et aux Chleuhs du Maroc. 25 euros l’écharpe au marché de Marrakech… Les salops ! Je suis rentré à Paris en agitant mes bras de pigeon.

Moi je suis intelligent. J’ai eu mon Bac S (à 20 ans). Je ne mets pas tous les Gwers dans le même panier de tourteaux. Mais j’ai vécu des trucs… La réalité dépasse le clicheton. Et de loin.

Si Napoléon voyait ça…

Il y a quelques années, l’ambassade de France en Russie m’avait invité pour un cycle de conférences à Saint-Pétersbourg sur les banlieues françaises. On n’allait certainement pas compter sur moi pour représenter la France – et je les comprends –  dans la délégation qui faisait le déplacement depuis Paris, il y avait aussi du gratin. Pêle-mêle, on pouvait trouver dans mon groupe le directeur de cabinet du maire d’une grande ville, un conseiller d’un ministère, quelques élus municipaux, deux trois hauts fonctionnaires. Ils n’étaient pas peu fiers de leur importance, il faut le reconnaitre. Avec bibi, le seul non Gwer qui était de la partie, c’était Mohamed Mechmache, fondateur d’AcLeFeu, association qui a vu le jour après les révoltes urbaines de 2005. Il pourra d’ailleurs témoigner de l’exactitude de mon récit.

Le dernier jour du voyage, on se tape tous la cloche dans un bon resto géorgien. Woullah ce soir là on s’est plus tapés la honte qu’à Dien Bien Phu. On est la France ! Quand l’adition arrive chacun se doit de payer sa part, à la cacahuète près. Problème : il manque 15 roubles quand on fait les comptes. Les Gwers sortent tous leurs portables dernier cri pour recalculer la note. Le résultat est le même. Idem la troisième fois et les 15 autres fois derrière !

Pendant qu’ils comptaient tous, je dis doucement à Mohamed Mechmache, assis à côté de moi : « Vas-y je vais payer ce qu’il reste. J’ai honte. T’as vu comment ils nous regardent les Russes? On a pris le Kremlin sous Napoléon et on se bat pour 15 roubles sous Hollande ! 2 euros et 10 centimes ! »

Mohamed, sage parmi les sages, me répondit : «  T’es au chômage. Laisse-les s’afficher ».

Heureusement, j’ai un Bac S, on ne s’est pas tapé la honte plus d’une demi-heure. En Russie, le service n’est pas compris, je l’ai tout de suite vu sur la note quand j’ai pu mettre enfin la main dessus. 15 roubles de pourboire obligatoire. Du coup on a partagé. 15 roubles en quinze…

Un prêt de 10 centimes pour un café

Est-ce que cette histoire est une exception ? Je ne sais pas trop. Qui est le premier à réclamer son plat de cornes de gazelle, à la fin du ramadan ? Et qui après avoir tout boulotté rend l’assiette vide, lavée avec une seule goutte de Paic Citron ?

Ces repas interminables le dimanche où personne n’ose demander une clope à son voisin. Ce regard bleu de banquier du FMI, à la machine à café, qui réclame les 10 centimes généreusement avancés pour un capuccino de l’avant-veille. Merde je ne comprends pas ! On vous rappelle après un entretien d’embauche, on vous donne des CDI ! Pourquoi ?!! Pourquoi vous faites ça ?!!

Ma rédactrice en chef, elle m’a emprunté 5 euros pour participer à un pot de départ elle m’a jamais remboursé. Elle gagne 7 000 euros, j’étais pigiste nah le sheitan !

Désolé je me suis emporté. Revenons à nos crustacés. Les enfants de l’immigration n’ont rien inventé en qualifiant les Gwers de champions de l’avarice. Les Bretons, les Corses et tous les provinciaux disent la même chose des Parisiens. Les gens n’aiment décidément pas qu’on les regarde de haut.

Fait notable : le Gwayre échappe à tous les clichés qui s’abattent injustement sur l’ensemble de la population Gwer. Contrairement à ces derniers, lui serait généreux comme un pauvre venu du soleil. Le Gwayre c’est le Français de souche gay, parfaitement homosexuel.

Logique : les Gays, eux, font partie de la bande. Ils subissent des discriminations qu’on imagine à peine.

Idir HOCINI

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