Dans l’académie de Versailles, la pénurie de professeurs dans le secondaire s’intensifie. Elle enregistre 255 postes vacants en mathématiques par exemple. D’autres disciplines sont touchées comme la technologie ou les langues. Le recours aux profs remplaçants et aux contractuels augmente au point de ne pas être trop regardant sur la formation des recrutés. Enquête.

« C’est pire d’année en année ». Sophie Vénétitay, professeure et membre du syndicat SNES-FSU dans l’académie de Versailles, est très inquiète pour la rentrée de septembre. Son syndicat a recensé l’évolution des postes vacants dans l’académie à partir des données du rectorat. Selon leur décompte, alors que la rentrée 2013 enregistrait 27 postes de profs de maths manquants pour l’académie de Versailles, celle de 2017 voit ce chiffre exploser : 255 postes vacants dans cette discipline soit presque 10 fois plus en quatre ans ! 165 de ces postes concernent, selon leur calcul, le seul département du Val-d’Oise. Au collège Mauriac de Louvres, par exemple, il n’y a qu’un seul poste de prof de mathématiques occupé sur quatre. « On est en train de travailler sur l’organisation pédagogique de l’année prochaine. Le collègue de maths se retrouve tout seul pour organiser le travail de l’année prochaine sur sa discipline », proteste Christophe Lucas, professeur de technologie depuis 12 ans dans ce collège. Une situation qui inquiète les personnels d’éducation malgré les créations de postes du quinquennat de François Hollande, insuffisantes pour pallier les besoins des établissements.

Heures sup’, professeurs remplaçants, contractuels

Du coup, pour éviter la catastrophe, collèges et lycées ont recours au bricolage, avec des conséquences sur les conditions de travail. « Il y a des collègues qui font des heures supplémentaires pour éviter que les élèves n’aient pas cours de l’année. Eux-mêmes reconnaissent que c’est difficile », affirme Christophe Lucas. Le professeur de technologie se souvient de la démission de l’Éducation nationale d’un de ses collègues car les conditions de travail devenaient impossibles pour lui.

Autre conséquence du côté du personnel enseignant : l’instabilité des équipes pédagogiques dans les établissements scolaires avec le recours fréquent à des titulaires sur zone de remplacement (TZR). Selon Sophie Vénétitay, « faire appel de manière excessive aux remplaçants c’est amoindrir le potentiel de remplacement« . Un prof de lycée à Villiers-le-Bel, préférant rester anonyme, s’inquiète de l’instabilité que provoque l’utilisation des TZR. « Comme on a quelques TZR, ces derniers aimeraient parfois pouvoir rester et ce n’est pas possible car le rectorat les nomme ailleurs. J’ai un collègue par exemple qui a établi un super contact avec les élèves et qui n’est pas sûr de rester l’an prochain » précise-t-il.

Baisse du niveau des élèves

Car cette situation pèse aussi sur les élèves. Une professeure d’histoire-géographie dans un collège REP de Bagneux, dans les Hauts-de-Seine, nous indique que certain élèves « n’ont pas eu de cours de technologie pendant deux ans« . Ce qui ne peut que fatalement provoquer une baisse du niveau des connaissances. « Quand nous n’avez pas mathématiques pendant un an, automatiquement ça baisse. Déjà que le niveau, en mathématiques, n’est pas toujours bon » lâche Christophe Lucas.

Si les mathématiques sont la matière la plus touchée par ces postes manquants, d’autres disciplines sont également concernées, comme la technologie, la physique-chimie, l’éco-gestion ou les langues, anglais ou espagnol. Selon le SNES-FSU, les postes vacants dans ces disciplines ont fortement augmenté entre la rentrée 2016 et la rentrée 2017. Ce qui laisse entendre que le métier de prof n’est plus aussi attractif que par le passé. « À diplôme équivalent, si le collègue ne vient que pour l’argent, malheureusement, ce n’est pas dans l’Éducation nationale qu’il trouvera son bonheur« , explique Christophe Lucas, fataliste sur ce point. Bien que cette crise concerne l’ensemble des établissements scolaires, elle demeure plus aigüe dans les établissements d’éducation prioritaire où le profil des profs diffère d’autres types d’établissement. « La plupart des collègues sont relativement jeunes, moins de 40 ans, et peu de personnes décident de faire carrière dans ces bahuts en REP+ ou en REP, des zones fuies par les profs« , affirme l’enseignant du lycée à Villiers-le-Bel.

Nouveauté : recrutement de profs d’espagnol auprès des ambassades de pays hispanophones

Depuis plusieurs années, l’Éducation nationale a recours à des contractuels via Pôle emploi, l’Apec voire même en passant par les ambassades. Par exemple, des mails ont ainsi été adressés à plusieurs ambassades hispanophones pour recruter des professeurs d’espagnol. C’est ce qui s’est passé par exemple en octobre 2016 : l’ambassade d’Uruguay en France a envoyé un mail à ses ressortissants pour informer du besoin de professeurs d’espagnol dans l’académie de Versailles suite à une sollicitation directe du rectorat de Versailles.

Mail envoyé en octobre 2016 aux ressortissants uruguayens de France par l’ambassade d’Uruguay informant du besoin de professeurs d’espagnol dans l’académie de Versailles

Ce qui n’est pas sans inquiéter la communauté éducative. « Ces ressortissants hispanophones ne sont pas tous francophones », déclare Sophie Vénétitay. Ce qui est un élément problématique pour transmettre au mieux un savoir linguistique si des élèves se trouvent en difficulté« . La réforme du collège instaurant des cours d’espagnol dès la 5ème a généré des besoins qui n’ont pas été anticipés selon elle. « Les collègues contractuels n’ont pas toujours la formation pour enseigner. Ils ont les connaissances disciplinaires mais sans formation devant les élèves, c’est aussi difficile pour eux de travailler dans de bonnes conditions et de transmettre un savoir correctement », ajoute Christophe Lucas, qui remarque une tendance du rectorat à réagir dans l’urgence.  « Peut-être qu’on n’aura plus que des contractuels », prophétise-t-il.

Annonce postée sur le site de l’ambassade de France en Espagne informant des besoins en professeurs d’espagnol en France.

Enfin, si la crise du recrutement dans l’éducation nationale concerne essentiellement le corps enseignant, d’autres personnels de l’éducation nationale sont également en pénurie, tels les surveillants par exemple. D’ailleurs, au collège Langevin-Wallon de Saint-Gratien, dans le Val-d’Oise, des professeurs ont posté des messages sur Facebook indiquant un besoin de recruter trois surveillants pour la rentrée 2017, incitant les candidats à les contacter par message privé ensuite.

« Aujourd’hui, nous pouvons penser que nous avons le nombre de postes qui convient« 

Toujours est-il que l’Education, placée comme priorité par les divers gouvernements, semble s’installer dans une période de morosité. Ce ne sont pas les propos du ministre de l’Éducation nationale qui vont rassurer le personnel enseignant. Dans un entretien accordé à nos confrères de l’Est républicain, le 29 juin dernier, Jean-Michel Blanquer affirme qu' »aujourd’hui, nous pouvons penser que nous avons le nombre de postes qui convient« . « J’invite monsieur le ministre à venir voir la réalité dans les établissements » réplique Christophe Lucas.

Joint le service relations presse du ministère préfère renvoyer auprès du rectorat. Contacté à plusieurs reprises, le rectorat de Versailles n’a pas répondu à nos sollicitations sur cette politique de recrutement.

Jonathan BAUDOIN et Leïla KHOUIEL

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