#BESTOF Nous les croisons quotidiennement dans les supermarchés en les ignorant parfois, en leur souriant parfois aussi. Mais finalement que savons-nous vraiment de ces caissières et de ces caissiers, de leurs conditions de travail, de ce milieu qui les broie ? Témoignages.

Comme beaucoup d’étudiants, j’ai exercé un nombre infini de petits jobs. Durant ces expériences, j’ai pu découvrir un nouveau monde, celui des caissières et caissiers des supermarchés. Pendant deux ans, j’ai occupé ce poste dans deux supermarchés de grandes villes de la banlieue parisienne.

Les caissiers sont confrontés en permanence aux regards des autres. Ces autres qui nous jugent. Combien de fois, nous avons vu de la pitié ou de la condescendance dans le regard des clients ? Ces regards qui attendent de nous l’amabilité, le respect et le sourire mais qui en retour nous ignorent. Tandis que la direction insiste sur le comportement exemplaire que l’on doit avoir, certains clients ne daignent même pas dire « bonjour » ni même « merci ».

Surveillance des caissières et classement des salariés

Cette invisibilité, nous avons fini par nous y habituer. Il faut surtout faire face à la pression qui n’est pas des moindres. La direction, quand elle n’est pas d’humeur à faire son travail, ce qui pourrait amplement nous faciliter la tâche, s’amuse à nous surveiller grâce aux caméras placées au-dessus des caisses. Je ne compte plus le nombre de fois où un responsable nous a demandé d’enlever un chewing-gum ou de cesser de regarder notre téléphone alors même qu’il ne se trouvait pas à nos côtés. Cela m’est arrivé la semaine dernière. « On t’a vue à l’écran« , reconnaissait une des chefs. Ces caméras avaient pour première utilité de renseigner les vigiles sur les vols. En réalité, nous sommes devenues des de candidates de téléréalité assises sur nos chaises n’ayant pas le droit à l’erreur de peur d’être éliminées. C’est ainsi qu’Eloise*, une de mes collègues, m’a confié avoir été rappelée à l’ordre par les supérieurs car elle a osé bailler devant un client. Ce jour-là, Eloïse avait commencé sa journée à 11h30, finissait à 20h30 avec deux heures de coupure.

La pression ne s’arrête pas là. A la caisse centrale, un classement est disponible. Il établit la liste des caissiers du plus rapide au plus lent. Le premier caissier sur la liste est celui qui passe le plus d’articles par minute. Dans le dernier supermarché où j’ai travaillé, le nombre d’articles exigé était de 21 par minute. Un nouveau classement est établi chaque jour en fonction des résultats de la veille. Tous les matins, au moment de récupérer la caisse pour se rendre à son poste, les chefs rappellent le chiffre de 21 à atteindre, donnent les statistiques et les résultats de la veille. Ce chronométrage est biaisé. En effet, il est déclenché dès le premier article et jusqu’au dernier. Mais, pendant ce temps, nous devons aussi soulever des articles lourds, renseigner les clients, les aider, notamment les personnes âgées. Des actions tout autant dévalorisées au dépend de notre humanité pour faire de nous des machines. Ce classement nous dit autre chose. Il nous sépare. Il crée de la concurrence entre les employés, une distinction très claire entre les meilleures machines et les mauvaises, entre celles qui tiennent le rythme et les autres. Ce système vieux comme le monde du « diviser pour mieux régner » se retrouve lorsque la direction promet de meilleures postes, une caisse plus chaude en hiver ou encore d’accorder plus facilement des congés.

Conditions de travail 

 » Plus je travaille, plus mon couple va mal », me confie Catherine*. Des horaires qui varient d’une semaine à l’autre peuvent avoir des conséquences négatives sur une vie familiale voire une vie sociale. Mariam*, quant à elle, a été prévenue à la dernière minute d’un changement d’horaire. Peu importe si cela pose problème pour récupérer sa fille à la sortie de l’école.

Tout cela s’accompagne d’un manque de moyens. Quelques caisses, inutilisables, ne fonctionnent plus depuis plusieurs années. Cet été, les employés de caisse ont dû travailler en pleine canicule sans climatiseur. Après plusieurs réclamations venues des salariés et des clients, le directeur à simplement répondu : « Cela coûte beaucoup trop cher pour une canicule d’une semaine. » L’exploitation des salariés est totale. En effet, Katarina*, caissière, travaille au poste de chef de caisse les dimanche matin. Un chef de caisse touche à peu près 100 euros de plus qu’un caissier. Katrina n’a pas le droit ni à l’intitulé du poste, encore moins au salaire qui va avec. De telles pressions amènent à des échanges vifs avec les clients et les erreurs de caisse se font de plus en plus fréquentes.

Placé à la fin du long système de la grande distribution, ce sont les caissiers qui subissent les erreurs des autres : prix erronés, promotions qui ne passent pas, problèmes d’étiquetage. Ces erreurs sont d’autant plus graves que, lorsque le client s’en aperçoit, c’est à la personne derrière la caisse qu’il s’en prend. Si le client n’est pas satisfait, c’est à cette même personne que la direction va s’en prendre aussi. Un cercle vicieux qui enferme les employés dans une situation d’emprisonnement et de soumission continue.

Personne objet et sexisme

Comme si tout ceci ne suffisait déjà pas, quand on est une femme, il nous arrive d’être traitées comme des objets, des bouts de viande par certains clients. Certains se permettent de lancer des « elle est mignonne la petite derrière sa caisse ». Les responsables masculins se permettent aussi de draguer très lourdement les caissières en les tutoyant et en faisant des remarques sur telle jupe, telles jambes… Les hommes qui exercent ce métier ne sont pas épargnés. Amaury a plus d’une fois été la cible des remarques homophobes. « La tafiole, retourne scanner tes articles ».

Vous vouliez une lueur d’espoir dans ce tableau bien sombre ? « Certains clients me connaissent bien, raconte Amel. Ils me parlent, on se raconte nos vies et il arrive qu’ils demandent des nouvelles de mes enfants ». De plus en plus de clients commencent à comprendre ces situations précaires de ces salariés qui espèrent un jour de conditions de travail dignes et peut-être un sourire.

*Par souci d’anonymat, les noms des témoins ont étés modifiés.

Myriam ALEXANDRE

Article publié le 6 octobre 2016

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