Le Bondy Blog : Dans l’édito du festival, vous dites être “nulle” en maths. Plutôt drôle pour quelqu’un qui a créé un festival consacré à cette discipline ? Qu’est-ce qui vous y a poussé ?

Meriem Zoghlami : Il y a presque 10 ans, mon compagnon, François Perrin et moi nous nous sommes installés à Saint-Denis. A l’époque,  j’étais chanteuse et lui comédien. Nous avons créé la compagnie de théâtre Terraquée pour avoir un cadre dans lequel mener nos projets. J’ai eu un besoin profond d’avoir une approche plus associative. On s’est mis à porter des petites animations dans le quartier, surtout autour de la chanson. Un jour, on a décidé de s’intéresser aux mathématiques, et même si ce n’était pas le but premier, ça a pris un peu toute la place. L’idée est née fin 2012 et a commencé à être réalisée en 2013. Comme il est original, notre travail autour des mathématiques a suscité beaucoup d’intérêt, c’était une réponse à une demande. Ca a aussi demandé beaucoup de travail de recherche, d’approfondissement. On est occupé à ça depuis bientôt 6 ans ! Avec mon compagnon, je suis tombée dans une famille très matheuse [François Perrin a fait l’école normale et a décidé de faire un thèse en mathématiques avant de se consacrer au théâtre, ndr]. Moi, je venais d’un parcours littéraire, j’étais chanteuse lyrique et j’avais régulièrement des 2 en maths ! Sauf la fois où j’ai eu un 4 et les félicitations de mon professeur ! (rires) 

Il y a aussi l’idée qu’en France, on est soit bons en maths, soit mauvais : il n’existe pas de niveau intermédiaire

Le Bondy Blog : Comment est né concrètement le festival Maths en ville?

Meriem Zoghlami : On avait expérimenté une première fois l’alliance du théâtre et des mathématiques pour une commande du Musée des Arts et Métiers en faisant un atelier sur la mesure de l’air. François et moi avons retenté l’expérience quelques années plus tard et j’ai mis les mains dans les maths et l’expérimentation. On a trouvé ce titre « Mathéâtre » – ça sonne bien, mais il fallait qu’on expérimente. Il fallait qu’on ait de jeunes oreilles et de jeunes corps pour avoir l’aspect mathématiques sans perdre l’aspect théâtral. Il fallait que les deux matières soient à égalité, qu’elles se fondent l’une dans l’autre et qu’elles se nourrissent l’une l’autre. Il fallait aussi savoir s’il y avait une plus-value pédagogique. On a donc commencé par faire de l’action culturelle, puis des spectacles vivants professionnels, et petit à petit mon travail et mon action culturelle ont attiré plein de monde. J’ai fini par me dire qu’avec tout ce monde, on pouvait faire un festival !

Le Bondy Blog : Le festival est-il le fruit du travail d’une seule association ou de plusieurs?

Meriem Zoghlami : De plusieurs. Sur tout le festival, il doit y avoir entre 40 et 50 associations. L’idée, c’est de créer des synergies. Le festival regroupe, permet de se retrouver, d’avoir un moment de partage festif et de voir si les lignes bougent sur le territoire.

Le Bondy Blog : Pensez-vous que les mathématiques sont une matière stigmatisée, qui fait peur?

Meriem Zoghlami : On n’a pas assez de recul ou de données objectives pour répondre à cette question. En revanche, ce que je peux vous dire, c’est que ça peut être une matière assez irritante, comme on le voit à la tête des gens quand ils entendent “maths” et qu’ils bondissent en arrière et se sauvent ! En France, c’est une matière où on est très très bons à très haut niveau, mais ça pèche aux autres niveaux – ce sont les rapports qui le disent. La France a un gros problème de recrutement de professeurs de mathématiques, donc d’élèves, ça s’assèche dans les cursus de mathématiques à l’université. Ensuite, les gens qui réussissent leur cursus de maths ne se tournent pas forcément vers l’enseignement. Il y a aussi l’idée qu’en France, on est soit bons en maths, soit mauvais : il n’existe pas de niveau intermédiaire. Ca aussi c’est un gros problème, et c’est à ça que répond le festival. C’est pourquoi il est fait par une nulle en maths !

Le Bondy Blog : Espérez-vous redonner le goût des maths aux personnes qui ne l’ont pas?

Meriem Zoghlami : Oui, absolument. On a beaucoup de demandes d’adultes, il y a beaucoup de gens qui se sentent concernés, notamment les parents. Certains se rendent compte que cette crispation qu’ils ont envers les maths se propage et s’étend aux enfants. Du coup, l’objectif est de détendre là-dessus, de montrer qu’il y a d’autres portes d’entrées et qu’il n’est pas stigmatisant d’être mauvais en maths. L’année dernière, j’avais fait un édito où je disais « J’’ai 2 en maths, mais je vous ai concocté un petit programme ! ». J’ai reçu beaucoup de mails de profs de maths me disant que je ne pouvais pas dire ça, que c’était interprété comme une fierté personnelle. Je leur ai répondu – gentiment – qu’en effet, j’ai 2 en maths, c’est une vérité, que je peux le dire et qu’ils n’ont pas à m’invisibiliser. Ce n’est pas parce que j’ai 2 en maths que je suis perdue à tout jamais pour la culture mathématique ! L’idée du festival, c’est de rendre cette culture accessible et de montrer que les maths peuvent coexister avec d’autres domaines.

J’ai créé ce festival pour ceux qui n’ont pas réussi à mettre le pied sur la passerelle des mathématiques, pour éviter que certains restent à quai

Le Bondy Blog : Le festival bénéficie de partenariats : le Conseil régional d’Île de France, le Ministère de la Cohésion des territoires, le Commissariat général à l’égalité des territoires, … Pensez vous que pour ces partenaires un tel festival soit une nécessité ?

Meriem Zoghlami : Oui cela dit je ne peux pas parler à leur place. Nous avons répondu à un appel à projets qui s’appelle “culture scientifique et technique”. Le but est de donner accès au plus grand nombre à la culture scientifique et à des contenus validés. C’était très sérieux : il y avait 52 dossiers, 29 ont été retenus. L’idée est vraiment de montrer cette accessibilité, de pouvoir se retrouver à tous les niveaux. J’ai créé ce festival pour ceux qui n’ont pas réussi à mettre le pied sur la passerelle des mathématiques, pour qu’il n’y en ait pas qui restent à quai. Celui qui va faire un chemin plus petit que les autres a aussi le droit de monter dans le train. La région nous a aidés, et encore plus cette année, c’est très positif.

Nous voulons faire en sorte que les maths s’incarnent, ne soient plus vues comme une discipline froide

Le Bondy Blog : Dans le programme, il y a beaucoup de disciplines pour lesquelles on ne voit pas forcément d’emblée de rapport avec les maths, comme le théâtre ou la musique. Comment arrive-t-on à lier maths et culture?

Meriem Zoghlami : Nous voulons faire en sorte que les maths s’incarnent, ne soient plus vues comme une discipline froide, et qu’on en voie les enjeux. Quand les spectateurs réfléchissent, c’est bien avec leurs cerveaux, qui sont faits de chair. Nous avons par exemple écrit une pièce qui s’appelle « La légende de Sessa », l’inventeur du jeu d’échecs. Sessa va voir le roi des Indes afin de lui expliquer comment fonctionne ce jeu. Stupéfait, le roi des Indes lui propose de lui offrir ce qu’il veut. Sessa répond qu’il aimerait avoir un grain de riz sur la première case de l’échiquier, deux sur la deuxième, quatre, huit, seize, trente-deux, et ainsi de suite. C’est là que les problèmes commencent.

A l’atelier, on raconte cette légende, les enfants la lisent, se projettent dans les personnages, puis on leur demande de calculer combien de grains il faudra apporter. Et là, les enfants cherchent, ils inventent des manières de chercher : ils commencent à faire de la recherche mathématique. On les aide, on les encourage, mais nous les incitons surtout à prendre le problème comme s’il s’agissait d’un vrai problème qui se poserait à eux tout de suite. C’est très interactif. Ce qu’on fait avec les enfants, c’est désenclaver les maths, les sortir de l’idée d’exercice : on les fait se projeter, on implique le corps avec le contact et la mise en scène. C’est comme ça qu’on arrive à incarner, à réchauffer les maths !

Étendre le festival à toute la Seine Saint-Denis, ce serait pas mal

Le Bondy Blog : Quel est l’avenir du festival Maths en ville?

Meriem Zoghlami : Étendre le festival à toute la Seine Saint-Denis, ce serait pas mal. C’est seulement la deuxième édition; l’an dernier, on était à huit endroits, cette année c’est dix-sept. La région nous encourage à avoir un rayonnement régional. Nous espérons que la ville va s’engager dans des plans pour la culture populaire et nous accompagner encore plus qu’elle ne le fait déjà dans cette démarche. Nous n’avons pas encore d’ouverture pour rayonner au niveau départemental. On aimerait rester sur Saint-Denis, car nous sommes très attachés à notre ville, mais les coopérations avec les associations qui participent au festival offrent aussi de nouvelles perspectives. Par exemple, un centre municipal sur les mathématiques va ouvrir à Eaubonne et nous avons été contactés pour suivre sa création. Nous avons aussi été contactés par une ville du Nord, qui nous a demandé de faire un mini Maths en ville sur une journée… et il y a encore d’autres communes qui nous contactent. J’ai la volonté de garder Maths en ville, mais je pourrais en faire des petits bouts ailleurs…

Propos recueillis par Paloma VALLECILLO

« Maths en ville », du 17 au 20 octobre 2018, plus d’informations ici : http://www.mathsenville.com/

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