Je n’avais pas pensé à l’après.

Le harcèlement que j’ai vécu en collège, je l’ai d’abord mis de côté, ignoré, adolescent. Il finit par me sauter au visage, à 19 ans, à 5520 kilomètres de Bordeaux, sans que je comprenne de suite.

C’est depuis Montréal, où j’étudie et me fais suivre, que je commence à me rappeler du collégien abandonné que j’étais. Lors d’épisodes de panique, je suis assailli par une terreur télescopée entre mon présent et mon passé. Je fais connaissance avec ce collégien, m’habitue à sa présence, son impuissance, son estime personnelle crasse. D’abord donc, une image dure. Nécessaire étape pour qu’il me révèle ce qu’il aimerait être : irrévérencieux, fier et droit. Clown et amoureux, doux et drôle. Défait de genres désuets, avec la sensibilité et l’affection comme seule boussole. Dans l’esquisse que nous traçons ensemble, il y a l’énergie d’une conquête nouvelle, un décrassage, une réalité, intègre, de soi.

L’introspection ne suffit pas cependant, et il faut se résoudre au retour, physique cette fois. Arrivé à Paris après la fin de ma licence, je rejoins le Bondy Blog, où germe l’idée de parler de la violence bourgeoise, et, dans mon cas, bordelaise. D’où l’importance de l’enquête et récit de là où tout a changé, au collège Alain Fournier, à Bordeaux. Je descends donc de Paris, pour retourner dans ma ville natale, et mon collège d’enfance.

Je déteste Bordeaux. Pour une raison bien particulière, une expérience, cent fois vécue : s’écarter de la norme bordelaise ne serait-ce qu’un peu, et l’on est « trop », on en « fait trop. » Dans les discussions entre collégiens et lycéens d’abord, dans les regards et les insultes dans la rue ensuite. Un continuum d’une violence que j’ai eu la chance de ne pas vivre en totalité, à la différence de trop d’amis tabassés sur les quais ou en sortant de boîte. Ou peut-être ne suis-je qu’en train d’attendre mon tour ? Depuis mon départ, quasiment chacun de mes retours est marqué par un incident : un mec qui se fige et me dévisage dans la rue, un autre qui m’accoste pour me demander où est le carnaval. Ma présence dans la ville est une perpétuelle attraction, tantôt déroutante, tantôt risible, toujours dérangeante.

Ce retour est devenu le fruit d’un long parcours, une réflexion sur ce qui est arrivé et ma relation à la ville. Comme un point final à ces chemins, cet article était la cristallisation d’une volonté obstinée : parler de ce qui s’est passé et ainsi s’approprier, se résigner, peut-être, à déranger.

Je n’avais pas pensé à l’après. Les témoignages d’autres. Disant: « moi aussi », « moi aussi là-bas », « moi aussi comme ça. » « Ayant été harcelée en 4e je me reconnais dans cet article, la parole se libère et les gens en parlent plus qu’avant, c’est bien, c’est comme ça que les choses changeront ! » ou encore d’une ancienne professeure : « Cela me touche tellement. Je suis très émue. Je n’ai rien vu, rien fait, comme pour ma fille, à qui cela est arrivé en première et qui en parle juste maintenant. » Les messages aussi. De vieilles connaissances, à qui je n’avais parlé depuis bien des années. Même, inattendue, une demande de pardon. « Ça m’a vraiment fait l’effet d’une claque et je suis vraiment désolée si à un moment tu t’es senti mal à l’aise par ma faute. » Surpris, j’en dégageais bientôt un sentiment. Loin de rendre justice, son effet n’était pas moins tangible et cher.

Je ne parlais plus de moi, mais de nous. Dans la lecture de nos « moi aussi », nos personnes cassées, isolées enfant, communiaient. Une mère aussi me contacte, dont la fille, « harcelée vicieusement », a été forcée de quitter l’établissement, la faute à une prise en charge déplorable. On s’appelle, elle me raconte ses déboires avec l’administration, l’impunité des harceleurs, retournant la situation pour se faire passer en victime. Elle présente parfois ses excuses, car son témoignage est long, mais je les refuse, il y a dans son appel et le profil de sa fille quelque chose de tristement familier et important pour moi.  Premier à célébrer la « libération de la parole », je n’en mesurais pas pour le moins son expérience profonde, l’assurance d’avoir été seuls ensemble. Une solitude brisée à coup de mots partagés.

En discutant, je partage que j’aurais moi aussi quitté l’établissement sans un coup de chance inespéré. Suite à mes démarches auprès de la vie scolaire, j’avais prévu de changer d’établissement : les sanctions n’étant pas suivies d’un accompagnement et une réintégration, l’isolement persistait. Venir au collège m’était devenu insupportable. Par chance, une nouvelle section déménageait dans mon collège, que j’ai pu rejoindre. Les élèves de la section parlaient anglais entre eux, me permettant ainsi de me mettre à distance du reste des collégiens. Au téléphone, la mère me dit que si l’enfant n’est pas réintégré à la classe, le harcèlement n’est pas fini, parce que l’isolement continue. La violence a beau ne plus être verbalisée, les victimes continuent de la porter. Toujours aussi seules.

Arno PEDRAM

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