Ce qui arrive à Yann Moix est une occasion rare offerte à la société française et aux intellectuels de ce pays de se regarder dans les yeux. Comme les regards, il y a des situations qu’il faut avoir le courage de soutenir.

Qu’un non-blanc ait plus de difficultés à trouver un emploi, une éducation de qualité, un logement, le respect de certains officiers de police qu’un blanc est une vérité documentée par des scientifiques. Et une situation que les politiques combattent ou prétendent combattre.

En revanche, il est un droit, philosophique, pour lequel le testing est beaucoup plus ardu : celui du droit à l’erreur. Et pourtant, son application obéit à la même règle : il semblerait qu’il faille avoir patte blanche pour goûter au calice. Quand bien même cette patte serait levée au ciel, en diagonale, paume ouverte vers le bas et doigts serrés.

Il faut toujours s’interroger sur ce qui fait, qu’à part une médiocrité en quantité et une créativité limitée, un jeune étudiant décide ce qu’a décidé le Yann Moix de 20 ans. Créer une revue, y dessiner et y écrire un certain nombre de textes antisémites et négationnistes. Une telle initiative interroge dans un monde, aujourd’hui comme il y a trente ans, si plein de bouleversements, d’inégalités, de sujets d’indignation et de satire même. Pourtant les juifs et la Shoah. Encore une fois. Le dégoût concurrencerait l’ennui. Ce choix est fait de manière réfléchie par des adultes qui le sont tout autant. Un instant, on imaginerait presque les réunions qui ont présidé à la réalisation de ce travail. Mais il ne vaut mieux pas ou alors pour savoir y lire que ces numéros ne sont le fruit d’aucune impulsion ou autre amusement juvénile inconsidéré.

Il faut encore plus s’interroger. Si Yann Moix avait eu un prénom moins breton et venait de Sevran au lieu d’Orléans on aurait parlé partout d’un « antisémitisme de banlieue ». Aujourd’hui, parle-t-on de l’antisémitisme des jeunes blancs provinciaux ? Déprogrammé de toutes parts, il n’aurait pas eu le luxe d’une grande émission pour s’exprimer. On aurait mis en doute ou moqué chacune de ses déclarations. Son livre aurait d’ores et déjà été retiré des ventes au lieu d’en être à une troisième réimpression. Bon nombre de politiques, journalistes, militants auraient tempêté, vociféré, éructé. Les communiqués de ses employeurs passés ou présents, de ses éditeurs auraient plu. Chacun aurait eu droit a sa petite goutte de fange.  Parce que les mises à morts sont médiatiques. Ce serait de la mauvaise foi que de ne pas le reconnaître. Faut-il donner des exemples ? La magie du pantone a encore opéré, le fameux « privilège blanc ».

Il ne s’agit pas de réclamer la tête de Yann Moix bien qu’on dirait qu’il s’applique, depuis ses premiers écrits, à donner au monde des raisons de le trouver détestable. Non il s’agit de faire une réclamation bien plus noble et belle : celle de l’égalité. A situation comparable, condamner ou pardonner. De la même manière pour tout le monde sans considération d’origine ou de religion réelle ou supposée. Ne douter des excuses ou ne les accepter de personne.

Que des carrières ne soient plus endommagées ou réduites à néant lorsque des écrits, ne sont pas ou plus pénalement répréhensibles et que des excuses sont présentées. Que l’on soit journaliste au BB, chanteuse portant un voile ou porte-parole d’un parti politique. D’autant plus si ce qui est reproché est moins grave que ce qui est reproché à Yann Moix.

Mais pour cela, il faut se regarder dans les yeux avec beaucoup de bonne foi, ne pas jouer, ne pas considérer qu’il y a deux camps au sein desquels chacun compte ses blessés. Il y a un enjeu politique, sociétal autour de ça.

Avec Yann Moix, on montre sans pudeur républicaine aucune qu’on a le droit d’avoir été antisémite et d’avoir frayé avec des antisémites et des xénophobes notoires et cela parce qu’on est blanc, écrivain et connu. Que parce qu’on est blanc, on a plus le droit d’être cru et entendu quand on s’excuse. C’est effrayant quand on pense à toutes ces théories universalistes dont notre pays a accouché. C’est inquiétant car cette inégalité est incontestable, elle est affichée aux yeux de tous. Elle ne se cache pas dans l’intimité des existences discriminées, dans les non-dits d’un entretien d’embauche, dans les regards fuyants d’un propriétaire gêné. Les deux sont graves mais l’une est plus dangereuse que l’autre car nous pouvons tous voir, en pleine lumière, l’hypocrisie, l’inaction de ceux qui prétendent à longueur d’années vouloir « faire société ». Quelle image tout cela renvoie-t-il, aux plus jeunes où qu’ils soient et quels qu’ils soient ? Ne voient-ils pas comment cela peut venir renforcer des rancœurs ? Légitimer des sentiments de supériorité et d’impunité nauséabonds ? Le communautarisme existe, partout, mais le plus destructeur n’est pas celui que l’on croit.

Latifa OULKHOUIR

 

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