L’insouciance est-elle accordée indifféremment à tous les enfants ? Avons-nous tous et toutes le droit de traverser cet âge inconséquent, en faisant des choses stupides sans être instantanément sacrifiés sur l’autel d’une politique sécuritaire ?

Il y a certains enfants qui l’ont l’air plus suspects que d’autres, il y a certains enfants sur lesquels on projette des peurs fantasmées issus d’un imaginaire colonial, des enfants qui représentent le mal à la racine, qu’il faut arracher pour ne pas qu’il se répande. Bref, il y a des enfants qui n’ont aucun droit d’être des enfants.

On se souvient en France du petit Ahmed, 8 ans, objet d’une plainte de la part de sa directrice d’école pour ne pas avoir respecté la minute de silence imposée en hommage aux victimes des attentats de Charlie Hebdo. L’enfant et son père ont été propulsés dans un tourbillon médiatique et judicaire pour le moins disproportionné au regard des faits reprochés.

Aux Etats-Unis, le cas le plus emblématique de cette hystérie collective autour du péril (chimérique) des garçons racisés est celui d’Emmett Till : 70 ans avant les 5 de Central Park, un adolescent de 14 ans fut kidnappé et torturé au point de devenir méconnaissable et ce pour avoir prétendument sifflé une femme blanche. Lors des funérailles, son corps fut exposé à la demande de sa mère, afin de mobiliser l’opinion publique. Le choc éprouvé par toute une partie de la population américaine contribua notamment à l’émergence du mouvement pour les droits civiques des Afro-Américains.

Le cas des 5, modèle d’injustice

Le 19 avril 1989, un groupe d’adolescents chahute à Central Park, il fait bon, le soleil se couche, l’ambiance est incandescente. Des jeunes garçons se retrouvent pour célébrer leur jeunesse en arpentant, rigolards et joyeux, les allées brumeuses du parc. Ils ne font rien de particulier, tout ce qu’ils désirent c’est se sentir vivants, se sentir invincibles, comme nombre de garçons de leur âge y sont autorisés.

Mais ce soir-là ces garçons là sont majoritairement afro et latino-américains. Et quand ils forment une bande, ils deviennent une menace en puissance. Et quand ils sont au mauvais endroit, au mauvais moment, aucun Dieu, aucune providence ne peut leur venir en aide.

Car non loin d’eux, une femme blanche est violée et laissée pour morte. Il faudra trouver les coupables coûte que coûte pour ce forfait dont la victime, frappé d’amnésie partielle, ne se souviendra de rien.

When They See Us, Netflix, 2019

La série d’Ava du Vernay relate en quatre épisodes comment parmi ces garçons pris en chasse par la police, cinq d’entre eux sont piégés par des officiers de police violents et manipulateurs, afin de leur soutirer des aveux. Ces déclarations, filmées pour quatre d’entre eux, seront le seul élément accablant au cours de leur procès tandis que bon nombre d’autres feront apparaître l’incohérence de cette culpabilité opportune. Jamais la manière d’obtenir ses aveux ne sera questionnée. Ils écoperont de plusieurs années de prisons, entre 6 et 13 ans.

Pour rien. C’est un détenu et non la justice qui mettra fin au calvaire de ceux qui furent surnommés les 5 de Central Park. Matias Reyes était le véritable auteur du viol de la joggeuse, et en se dénonçant 13 ans après les faits, il fait lever les charges contre les jeunes garçons devenus des hommes.

Jeunesses noires VS carrières blanches

Une des pièces maitresses de cette affaire est la procureure Linda Fairstein, à l’origine de cette machination. Persuadée que les jeunes présents dans le parc au moment du viol sont forcément reliés à celui-ci, elle mettra tout en œuvre pour le prouver, d’une façon ou d’une autre. Felicity Huffman incarne cette détermination inébranlable, semblable à un rouleau compresseur vêtu d’une perruque blonde. Cette machine de guerre n’a jamais douté de la culpabilité de ceux qu’elle nomme à plusieurs reprises « des animaux ».

Une scène édifiante résume parfaitement la personnalité de Fairstein, dans laquelle celle-ci s’entretient avec une autre procureure de l’affaire, Elizabeth Lederer. Cette dernière, traversée par le doute devant le peu d’éléments probants inculpant les adolescents, montre des signes de réticence. Mais Fairstein se lance alors dans une diatribe enflammée où elle blâme l’indifférence générale devant les cas de viols sordides et convainc sa collègue de faire de ce cas un exemple.

Alors qu’on pourrait croire que Fairstein est sincèrement aveuglé par sa volonté de justice, elle termine son laïus en rappelant à la procureure Lederer que « le monde entier les regarde, qu’il s’agit là d’une opportunité » laissant deviner toute la partialité que contient cette dernière assomption.
Dans une scène suivante, Lederer poursuit ce raisonnement en soutenant à l’un des avocats des familles inculpées qu’il ne s’agit plus de justice, mais de politique et que « la politique est une affaire de survie ». Ava du Vernay montre en ce sens comment le piège s’est refermé sur ces cinq adolescents, manipulés, piégés puis sacrifiés pour ne pas mettre à jour les abus et dysfonctionnements du système judiciaire et policier des Etats-Unis.

L’organisation politique : solidarités et résistances

A plusieurs reprises, on peut voir cette expression terrible sur le visage des parents au fur et à mesure que le piège se referme, les traits se figent et le regard se perd au loin laissant apparaître cette fatalité tragique qui voudrait dire « J’ai redouté ce moment toute ma vie, car je savais que je ne pourrais rien faire quand il arriverait ». On le lit notamment sur le visage fermé de Linda McCray (formidablement interprété par Marsha Stéphanie Blake) lors de la sentence qui condamne son enfant, une larme coulant dans le sillon d’une autre…

Cependant, la série s’emploie également à montrer les stratégies individuelles et collectives des familles pour résister, ne serait-ce que partiellement, à l’oppression et l’acharnement judiciaire. Ainsi, la série montre à plusieurs reprises comment des associations de défense des droits civiques soutiennent les jeunes inculpés en manifestant devant le tribunal, affrontant les journalistes, souvent avides de scandales. Tentant par là de constituer un contre-pouvoir aux affirmations diffamantes des organes médiatiques, qui, rappelle la réalisatrice, n’ont fait que très peu apparaître le mot « présumé » dans leurs tribunes pour référer aux adolescents inculpés.

Dans un registre plus interpersonnel, on peut évoquer l’action de Sharonne Salaam. Lorsqu’elle vient chercher son fils au commissariat et se voit refuser ce droit (alors que son fils est mineur et doit obligatoirement être accompagné lors d’interrogatoires policiers), elle interpelle Fairstein et menace de convoquer la presse pour dénoncer ce manquement. Cette stratégie a pour effet immédiat de faire basculer la situation : Fairstein n’a d’autre choix que de la mener à Yusuf avant qu’il ne signe sa déposition.

Cette scène se déroule dans un escalier, élément hautement symbolique dans le langage visuel, souvent mobilisé pour signifier la hiérarchie sociale. Au début de la scène, Fairstein domine la mère de Yusuf et lui tourne le dos après avoir négligé sa demande. La mère de Yusuf énonce alors sa menace tandis que Fairstein s’immobilise avant de redescendre de quelques marches. Sharonne Salaam se positionne alors à son niveau et le rapport de force est visible lorsqu’elles se retrouvent face à face.

Des éléments de mise en scène viennent également souligner les conditions de sabotage du discernement créées par les interrogatoires menés avec violence et manipulation, notamment lorsque Korey est sur le point de procéder à ses « aveux ». La procureure Lederer lui énonce ses droits, mais sa voix est progressivement recouverte, grâce à un montage parallèle, par les intimidations, cris et coups des policiers ayant eu lieu plus tôt pour obtenir la version qu’ils veulent entendre.

Un réquisitoire contre la prison

Le quatrième et dernier épisode est consacré à Korey Wise, celui qui purgera la plus longue peine alors qu’il n’a été mêlé à cette affaire au départ, que pour avoir accepté d’accompagner son ami, Yusef Salaam au commissariat au moment de son interpellation. Il était le seul à avoir 16 ans au moment du procès, il fut donc considéré comme un adulte aux yeux de la loi et de ses représentants.

Korey Wise a passé une grande partie de son incarcération en isolement craignant pour sa vie, au contact des autres détenus, bien plus âgés que lui. A 16 ans Korey Wise n’était pas prêt pour affronter l’univers impitoyable de la prison (si tant est qu’on l’est un jour) et c’est ce que Ava du Vernay s’applique à montrer pendant plus d’une heure vingt, insoutenable pour tous ceux qui sont dotés d’un minimum de compassion humaine.

Avis aux amateurs de sensationnalisme, il n’y a pas de scène qui donne dans le glauque ou le gore, il ne s’agit pas de ça ici, il s’agit d’un enfant propulsé dans un monde sans foi ni loi où les plus vulnérables sont la cible de toutes les haines et frustrations étouffés.

Un enfant exposé à la violence d’hommes féroces, eux-mêmes soumis à la violence carcérale, véritable fabrique de déshumanisation. Pour échapper à une mort certaine dans ce milieu trop hostile, Korey s’enterre en isolement au détriment de sa santé mentale. La violence de cette institution s’exprime également dans le traitement arbitraire des demandes de transfert dont Korey s’efforce à espérer qu’ils le rapprocheront de sa mère, alors que ceux-ci ne font que l’éloigner de plus en plus, limitant les possibilités de visites et de se ressourcer auprès de ses proches.

La violence ne s’arrête pas aux portes de la prison, on le voit notamment avec les parcours de Ray Santana, Kevin Richardson, Anton McCray et Yusuf Salaam qui se voient confrontés à bon nombre d’obstacles dans leurs tentatives de reprendre leurs vies là où ils les avaient laissées.

Les vies brisées de gamins à l’avenir prometteur

Ray Santana multiplie les entretiens pour trouver du travail et se réinsérer, mais son casier le devance et c’est un miracle qu’il parvienne à trouver finalement un boulot mal payé où il est exploité sans souci de rébellion. Kevin Richardson, Anton McCray et Yusuf Salaam connaissent la même trajectoire. On voit ici combien les repris de justice forment un terreau favorable à la constitution d’une main-d’œuvre malléable et soumise au profit d’entreprises néo libérales. Comment ne pas voir alors dans le choix de Ray, qui se tourne vers l’économie souterraine des stupéfiants, une tentative, (certes discutable mais inévitable) de résistance à ce système véreux et dévastateur.

Ava du Vernay montre également comment les répercussions affectives d’une incarcération sont déterminantes dans le parcours de jeunes vies, brutalement amputés de leurs liens familiaux. Comment retrouver les siens après une absence et une carence si importante, comment réapprendre à vivre libre, faire l’amour, et prendre une douche sans sous-vêtement ?

Sans compter que le stigmate de délinquant sexuel les poursuit quand il ne les devance pas. Inutile de dire qu’être considéré comme un dégénéré n’aide pas à se réinsérer.

Ce que la série d’Ava Du Vernay nous démontre, c’est que les 5 de Central Park ne sont finalement que des victimes collatérales d’une structure étatique raciste qui a totalement intégré la masculinité noire comme fondamentalement problématique, notamment par la menace sexuelle qu’elle comporte pour la respectabilité blanche.

Ce caractère collatéral ne fait que renforcer l’aspect tragique de ces trajectoires brisées, car loin d’être une exception, elles reflètent au contraire bon nombre de destins inconnus qui ont subis les mêmes travers, les mêmes injustices. Rappelons qu’une récente étude à démontré que les afro-américains sont condamnés à des peines en moyenne 20% plus lourdes pour des délits/crimes et circonstances similaires que les Blancs.

On comprend mieux pourquoi aux yeux de certain.e.s, la série apparaît comme un film d’horreur absolument insoutenable, qu’ils redoutent de regarder.

Sarah BELHADI

 

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