« Je te crois », « tu n’es pas seule », « tu n’es pas responsable », et bien d’autres phrases qui résonnent sur les réseaux sociaux et sur les murs de nos villes depuis quelques temps. Tant de femmes qui témoignent et dénoncent, surtout, un sujet encore bien trop étouffé dans notre société.

Ces femmes sont des victimes mais surtout des survivantes. Et j’en fais partie.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes et sont mis en avant quotidiennement. Pourtant, le nombre d’hommes qui agressent sexuellement les femmes ne diminue pas. Je pense qu’il est important que le sujet de cette phrase soit l’agresseur et non les femmes car eux seuls sont responsables. Un ami m’a fait prendre conscience de cela, ces femmes sont des victimes mais surtout des survivantes. Et j’en fais partie.

Tout s’est passé rapidement. J’ai essayé d’enfouir cette histoire au fond de mon inconscient. Mais impossible d’y arriver. Je me souviens de chaque détail. Cela est arrivé en janvier 2016. J’avais alors tout juste dix-huit ans. Six mois à peine après l’obtention du fameux diplôme qu’est le baccalauréat et encore dubitative sur mon choix d’études supérieures : le droit.

Douter est l’un des qualificatifs qui me décrit principalement. Je doute de tout. Même à l’écrit, les mots sont accompagnés d’un doute, que je m’efforce de balayer afin d’avancer. Les faits ont commencé un mercredi soir, et ont duré pendant un mois. Alors que je suis étudiante, les cours s’éternisent jusqu’au soir et les allers-retours en train et en voiture (soit deux heures chaque jour) deviennent longs.

On se couche, puis le cauchemar commence.

Mon petit ami de l’époque me propose alors de m’héberger ces soirs-là, m’évitant ainsi de rentrer à vingt et une heures passées chez mes parents. Évidemment, j’accepte. Dix-neuf heures trente, le cours se termine.

Je prends le chemin de la gare. Vingt heures seize, le train quitte le quai. Je descends à la gare d’arrivée et silencieusement prend le chemin du foyer qui m’attend. Timidement, je remercie ses parents, mange, fais ma douche puis révise une dernière fois les cours du jour dans la chambre que j’occupe. C’est alors qu’il arrive après avoir fini de réviser de son côté. On se couche, puis le cauchemar commence.

Il veut le faire. Il commence avec douceur à me caresser les bras, les hanches, tout le corps y passe. Puis il m’embrasse le cou, le visage. Il devient insistant, collant son bassin à moi. Je refuse, bien trop fatiguée et je pense au réveil le lendemain matin.

Il est vexé. Il utilise des mots blessants, me dit que si je ne veux déjà plus le faire maintenant, il n’imagine même pas dans quelques années. Il menace notre relation, et remet en cause mon attirance pour lui.

Après ces phrases culpabilisantes, il commence à être un peu plus cru, me disant que je ne suis qu’une fille coincée, que ses amis ont raison de penser que je suis ennuyeuse, surtout au lit.

À cet instant, je ne ressens plus son amour, j’ai uniquement la sensation de servir de jouet sexuel pour assouvir ses besoins.

De mon côté, mon corps parle pour moi : je pleure, je tremble tellement les mots employés sont tranchants et blessants. À cet instant, je ne ressens plus son amour, j’ai uniquement la sensation de servir de jouet sexuel pour assouvir ses besoins. Comme une poupée. Je suis dépourvue de tout sentiment.

Et là, je cède. Je me laisse faire. Le non du départ est toujours présent mais oublié, laissé sur la touche volontairement.

Il me tourne le dos et continue de pester. Nos deux esprits se calment. Je commence à me détendre. Je sers ma peluche dans mes bras et commence à somnoler. Puis, il revient. Le processus recommence de nouveau. Il est doux, comme si ses gestes pouvaient me faire oublier la violence de notre conversation d’il y a quelques minutes. Conversation est un grand mot, plutôt de son monologue. Il reprend donc ses caresses et commence à passer ses mains sous mes vêtements. Et là, je cède. Je me laisse faire. Le non du départ est toujours présent mais oublié, laissé sur la touche volontairement.

À ce moment précis, honnêtement, je ne ressens plus rien. L’image de la poupée revient. Il n’est plus à l’écoute de mes envies, il n’y a que son plaisir qui compte. Cela dure, je ne saurais même pas estimer le temps. Mon esprit avait quitté mon corps.

Il finit son histoire et, sans un mot, se rhabille puis me tourne de nouveau le dos dans le lit. Je remets mon pyjama, serre fort ma peluche dans mes bras et pleure silencieusement. L’histoire se répète chaque mercredi soir pendant un mois, le temps que le module se termine dans mon emploi du temps d’étudiante.

Il a fallu la fin de cette relation et son deuil pour que les bons comme les mauvais moments soient triés et faire le bilan des quatre dernières
années.

Les mots de cet homme m’ont bouleversée, je me suis sentie honteuse. Honteuse de ne pas m’être donnée à la personne que j’aimais. J’avais un problème, ça venait forcément de moi. À aucun moment je n’ai remis en cause son comportement à lui sur le moment. Il a fallu la fin de cette relation et son deuil pour que les bons comme les mauvais moments soient triés et faire le bilan des quatre dernières années.

Le sentiment de honte d’être une petite amie horrible a laissé place à celui d’avoir été abusée.

Puis, comme des flashbacks, les détails de cette période sont revenus. Et je me suis sentie, une nouvelle fois, honteuse. Mais ce n’était plus le même sentiment de honte. Le sentiment de honte d’être une petite amie horrible a laissé place à celui d’avoir été abusée. J’avais une confiance aveugle en lui, et il a abusé de moi. Il a été mon premier et unique petit-ami. Je me suis découverte à ses côtés durant mon adolescence et il était donc une partie importante de mon quotidien.

La rupture brutale de notre relation a entraîné beaucoup d’autres choses. C’est comme si le premier engrenage de mon corps était reparti seul et avait enclenché le suivant, puis l’effet de chaîne a entraîné le reste de la machine. Cette rupture a été accompagnée de troubles de l’alimentation, je ne me nourrissais plus, ou du peu que j’avalais, je me faisais vomir.

J’ai fait une fausse couche. J’ai appris l’existence et la fin de cet événement le même jour.

Avec du recul, donner le pouvoir de nous détruire à une personne me parait impensable. Mais c’est la réalité. Je tenais à peine debout. Je n’avais plus goût à rien. Puis deux mois après la rupture, j’ai perdu énormément de sang, beaucoup trop de sang. J’ai fait une fausse couche. J’ai appris l’existence et la fin de cet événement le même jour.

Un nouveau processus de deuil allait voir le jour, s’additionnant à l’autre. On m’a conseillé d’en parler avec mon ex petit-ami pour pouvoir tourner la page. Il m’a répondu par sms ces mots précis: « Écoute, je ne suis pas psy. Parle-en à tes potes.» 

Encore aujourd’hui j’ai du mal à employer le terme précis qui décrit l’acte qu’il a fait. Mettre un mot sur cette partie de ma vie serait rendre la chose vraiment concrète. Je suis consciente de la chose, je sais que je vais devoir employer les termes pour décrire ses actes un jour afin de finir le processus de deuil et de guérison, mais je n’arrive pas à avoir ce déclic.

Certains utilisent la comparaison de l’abus sexuel à une balle en plein milieu de la poitrine, je pense que cette image parle d’elle même.

Et même lorsque le deuil est fait, notre subconscient nous renvoie parfois cette information en première ligne. Certains utilisent la comparaison de l’abus sexuel à une balle en plein milieu de la poitrine, je pense que cette image parle d’elle même. Cette balle reste parfois plus ou moins longtemps plantée dans la chair, entre deux côtes. Puis on finit par l’extraire. Et ce qu’il en reste après, c’est une cicatrice. Une cicatrice qui nous rappelle qu’on a survécu à cette attaque.

Je n’ai plus aucun contact avec lui à ce jour, il est sorti entièrement de ma vie. Mais parfois, ces lointains souvenirs refont surface et la tristesse m’envahit. Cela va bientôt faire cinq ans. Cinq ans que lui n’a certainement pas conscience qu’il m’a détruit. Que je ne donne plus ma confiance dans une relation amoureuse, que je n’ai pas laissé rentrer quelqu’un dans ma vie, même en amitié.

Je ne suis plus seule maintenant que j’ai su en parler.

Le tri a été fait dans mon entourage et le temps m’a permis de savoir sur qui compter. On ne le répétera jamais assez mais la confiance envers les autres débute par une confiance personnelle. Le processus d’amour propre est long mais je vous jure qu’il en vaut la peine. Il y a quelques années, ma réponse à cette question de l’amour propre était négative sur une échelle de un à dix. Aujourd’hui, on s’approche du cinq. Il me reste du chemin mais je suis bien entourée. Je ne suis pas seule. Je ne suis plus seule maintenant que j’ai su en parler.

Je pense que le deuil de cet événement est propre à chacun, comme n’importe quel deuil mais en parler reste l’une des étapes essentielles à la guérison. Que ce soit par écrit, à un proche, à un inconnu, de façon anonyme : il faut se libérer. J’ai gardé ce fardeau pendant trois ans pour moi seule. Et depuis que j’ai eu le courage d’en parler, le processus a commencé. Je vais mieux. Également, j’écoute un peu plus mon corps, si je sens que ça ne va pas, je me dis que c’est bon, on a le droit d’être triste.

Puis je vais faire une activité que j’aime pour changer d’air : cuisiner ou courir souvent. Je pense qu’avec le recul, c’est plus simple à écrire, et même après cinq ans j’essaie de m’auto-convaincre de certains de ces conseils mais vraiment, le temps et une écoute attentive sont le point de départ de la guérison.

Il ne manque que le soutien de la justice française pour être complètement soutenue. Quelle ironie d’apprendre le droit et de trouver le système si creux. Le droit demande un apprentissage quotidien pour se tenir à jour, et pas plus tard qu’aujourd’hui, je suis tombée sur un communiqué de presse des associations «  Fondation des Femmes » et « Collectif féministe contre le viol » rapportant l’une des dernières décisions de la Cour de cassation (soit la plus haute juridiction du système juridique français).

Ces derniers ont admis qu’un mari pouvait demander le divorce avec comme motif “les torts exclusifs” de son épouse, car elle n’avait pas voulu consommer leur mariage. En 2020. La justice française.

Vous avez le droit de ne pas vouloir auprès d’un inconnu, même auprès de votre partenaire. Vous n’avez en aucun cas à vous justifier d’ailleurs. Et on vous croit.

Le pire étant qu’il ne s’agit même pas d’un vide juridique de notre législation mais d’une interprétation complètement biaisée et fondée sur quoi ? Principalement le jugement d’hommes. Je n’ai même pas pensé une minute à me tourner vers la justice, préférant mener mon propre combat contre moi-même car la justice n’est pas là pour m’écouter. Pour nous écouter. Elle est uniquement là pour nous rappeler que le sujet des abus sexuels n’est pas la priorité.

Alors encore une fois, et pour faire écho : vous n’êtes pas seules. Vous avez le droit de ne pas vouloir auprès d’un inconnu, même auprès de votre partenaire. Vous n’avez en aucun cas à vous justifier d’ailleurs. Et on vous croit.

Parlez en autour de vous et essayez d’être la petite main qui vient se poser sur l’épaule d’une de ces femmes en lui disant « T’inquiète pas, tu n’es pas responsable, tu es forte et tu vas t’en sortir. Je suis là, je te crois ».  Soyez la main qui aide son prochain et n’oubliez pas que vous êtes fortes.

Chloé

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