Bondy Blog : Quand vous êtes-vous rendus compte de l’importance de consacrer un documentaire à ce mouvement ?

Mathieu Molard : « On a été sur le mouvement des gilets jaunes assez tôt, dès l’acte 2. La question des violences policières est montée progressivement. Au départ, il y a un sous-traitement médiatique de cette question dans les médias. Elle n’arrive sur le devant de la scène que fin décembre avec David Dufresne. Début janvier, on se dit bon, ce constat-là, tout le monde le partage mais au-delà de le faire, d’où ça vient, qu’est-ce qui se passe, comment on arrive à des chiffres aussi déments en termes de blessés, de mutilés, de gardés à vue ? On s’est dit il faut que l’on fasse quelque chose ou l’on prend de la hauteur avec des gens qui ont un regard, une analyse et qui peuvent nous expliquer ce qu’il se passe. En plus ça faisait écho à des thématiques que l’on traite depuis longtemps à StreetPress. »

BB : Vous entendez quoi par « répression d’Etat », que vouliez-vous dire en choisissant ce titre ?

Matthieu Bidan : « Ce qu’on a voulu signifier, c’est l’idée de système, Youcef Brakni le dit dans le documentaire, on ne parle pas de policiers en tant qu’individus, mais de policiers en tant que système. On parle de Macron, Castaner etc mais derrière ça ce sont des enjeux plus profonds que l’on a voulu mettre en avant, c’est pour ça qu’il y a des retours historiques, c’est pour ça que l’on montre les filiations des lois qui permettent aujourd’hui de condamner des gilets jaunes. »

MM : « En fait le gouvernement, sur ces sujets là, il y a eu trois réponses. La première c’était ‘ça n’existe pas’. Ensuite ça a été de criminaliser les victimes, c’est ce que l’on observe au delà de ce mouvement, c’est le cas quand on pense à la mort d’Adama Traoré par exemple. Il y a une criminalisation après coup. On a vu ce gouvernement dire que les personnes qui étaient victimes l’avaient en fait bien cherché. Et la troisième réponse ça a été d’individualiser les situations c’est à dire que dans certains cas, ils finissent par concéder qu’il puisse y avoir eu des dérives mais ils parlent de bavures, de cas isolés, c’est un policier qui agit mal. Nous ce qu’on dit, c’est qu’à partir du moment où il y a des chiffres aussi déments, plusieurs milliers de blessés, plus de dix personnes éborgnées, des mains arrachées, à ce moment-là, ça ne peut plus être des bavures. Tout un tas d’éléments de contexte, historiques, policiers, font qu’on en arrive là. Nous on dit c’est pas un policier qui a mal agi, à aucun moment dans le documentaire on dit : « regardez y’a un policier qui a mal fait son travail ». Ce qu’on dit, c’est qu’il y a des gouvernements successifs, depuis des décennies, qui ont fait une succession de choix politiques qui ont amené à en arriver là. C’est ce qu’on veut dire en parlant de répression d’Etat, on refuse l’individualisation du débat. On veut monter en réflexion en disant : c’est un système. »

BB : Est-ce que les gilets jaunes victimes de violences que vous avez rencontrées étaient conscients des violences qui existent dans les quartiers depuis plus longtemps ?

MB : « Vitalia était déjà engagée sur ce genre de luttes avant d’être victime elle-même et Vanessa a grandi en banlieue donc elle nous a dit que ce qui lui était arrivé, elle savait que ça se passait au quotidien dans les quartiers. Ce sont des personnes qui avaient conscience de ça. »

BB : Comment vous avez choisi les personnes ?

MM : « On a fait le choix de ne pas en mettre beaucoup déjà parce qu’on voulait pas faire une accumulation de témoignages qui sont toujours dramatiques mais qui n’apportent pas grand chose de plus. On a essayé d’identifier les sources de violence principales, ce qui ressort souvent c’est le LBD, d’où le témoignage de Vanessa et ensuite la responsabilité des brigades mobiles et des BAC et dans les deux cas, elles sont victimes a priori de coups émanant des BAC c’est pour ça que l’on a choisi ce témoignage là. »

BB : En quoi les méthodes de répression policière évoquées dans le documentaire s’inspirent des méthodes qui existent en banlieue ?

MB : « Il y a plusieurs choses, déjà la façon dont la police s’adresse aux manifestants, en étant dans le tutoiement, dans l’invective, c’est quelque chose qui est dénoncé quotidiennement dans les quartiers. On l’a vécu, des policiers qui te traitent de charognards quant tu les filmes par exemple. »

Cléo Bertet« C’est pas une gestion de manifestation tel que l’on peut la connaître traditionnellement, les policiers sont beaucoup dans l’offensive. Ils vont utiliser des grenades pas juste pour se désencercler mais pour interpeller aussi. Il y a une gestion de la manifestation qui est plus celle de l’émeute urbaine et pas de la manifestation.»

MM : « On en avait un peu conscience et on s’est rendu compte en faisant ce documentaire que le parallèle, il était quasi systématique. Tu prends chaque élément, la brigade utilisée, celle qui est la plus mise en cause dans le nombre de blessés, c’est la BAC qui a été pensée et conçue pour la Seine-Saint-Denis et ensuite pour les quartiers en général. Le LBD est une arme d’abord mise en dotation dans les quartiers populaires et après généralisée. Le texte de loi le plus utilisé, c’est le délit de participation à un groupe en vue de commettre. Il a d’abord été pensé pour les quartiers populaires et ensuite généralisé. Ce sont des outils pensés initialement pour les quartiers populaires et il y aurait un travail sociologique à faire pour savoir pourquoi les quartiers populaires sont les premiers à subir ça. Il y a eu ensuite les mouvements politiques radicaux et les stades, les gens considèrent que ces gens-là, c’est impossible de les contenir autrement que de manière hyper répressive. Pour les gilets jaunes, ça touches des populations autres et c’est pour ça que c’est ressorti dans le débat médiatique. Pour une fois, ce ne sont pas des gauchistes ou des noirs et des arabes.»

BB : Est-ce que vous avez été surpris par ça ?

CB« Non je pense que c’est cohérent avec toutes les lois qui sont passées avant, avec la manière dont le maintien de l’ordre a évolué, ça a surpris au début mais je trouve ça cohérent. Ça fait des années que l’on tend vers quelque chose comme ça dans les textes de loi. »

MM : « Ca peut surprendre mais quand on regarde dans le détail, c’était écrit au sens premier du terme au moment ou l’état d’urgence entre dans le droit commun, c’est écrit. Cléo le sent plus que moi car elle était plus présente sur le terrain. Moi je savais qu’il y avait des dérives mais est-ce que je m’attendais à ce que ça arrive si vite, si fort ? Non. J’ai tort, l’histoire fait que rétrospectivement, j’aurais du le voir. »

CB« Gradation à partir de 2016 et au printemps 2018, il s’est passé des choses que l’on ne voyait pas avant finalement, c’est logique que le mouvement des gilets jaunes ait été géré comme ça. »

BB : Est-ce que ça a été difficile de réaliser ce documentaire ?

 MB : « On arrive à des situations auxquelles tout le monde s’habitue mais c’est impensable en vrai. De filmer des policiers qui t’insultent sans aucune raison, comment tu travailles avec des policiers qui te visent à hauteur de tête avec leurs LBD ? »

CB« C’est difficile mais au même titre que si t’es manifestant et que tu y vas sans filmer, la différence c’est que tu peux être pris pour cible car t’as un appareil photo mais tu peux l’être sans. Aujourd’hui, quand tu vas en manif, t’as peur de prendre un LBD dans l’œil.»

MB : « Ce qui a changé c’est que les journalistes ont été pris pour cible, c’est effrayant le nombre de journalistes touchés.»

MM « Ca représente 1% des gens sur le terrain, après les manifestants sont aussi ciblés ; il se passe quelque chose d’effrayant c’est que l’on s’habitue à cela. Qui aujourd’hui vient en manifestation avec ces enfants ? Il y a quelques années, les gens venaient au 1er mai en famille, c’était un moment festif, aujourd’hui au 1er mai il n’y  avait pas d’enfants, parce que c’est dangereux. Tu vas en manif, y’a des street medics, des gens qui sur leur temps libre, font des premiers secours d’urgence tellement le niveau de violence est élevé. Les journalistes viennent en manif équipés, il y a quelques années, je me souviens, quand je voyais des journalistes s’équiper, ça me faisait rire, je l’avoue, je disais « les gars vous en rajoutez » mais en vrai ils ont eu raison parce qu’aujourd’hui, plus un seul journaliste ne va sur le terrain sans casque. Moi, en tant que rédchef, quand on va sur le terrain, je dis à tout le monde « prenez un masque ». Streetpress a acheté des casques car on a peur pour notre intégrité physique et c’est grave pour un pays comme la France que des journalistes aient peur pour leur intégrité physique. Il y a un niveau de tension permanent. »

MB : « Ce qui est fou, c’est que ça devienne normal.»

CB« Au départ, je me sentais protégée par le fait d’être journaliste, j’avais moins l’appréhension d’être blessée ou d’être interpellée. Aujourd’hui c’est vrai que tu te sens complètement à découvert, presse ou pas. Aller en manifestation ça fait très très peur. Le fait d’être journaliste n’est plus trop une protection. »

BB : Jusqu’où ça va aller selon vous ?

MM : « C’est dur de le dire, nous, on se bat pour créer une prise de conscience, expliquer qu’il y a un glissement progressif, qui ne date pas des gilets jaunes, qui est antérieur, qui était dans les zones de la société qu’on ne regarde moins. Y’a une partie de la France qui se dit ‘ce sont les gilets jaunes, ils l’ont peut-être un peu mérité’ mais si on ne fait pas attention, demain ça va être toute la France qui sera touchée par ça. Chaque loi est plus liberticide que la précédente, chaque nouvel équipement de la police est plus violent que le précèdent voilà, on est dans un pays ou il reste une presse pour éclairer ça, des institutions, le défenseur des droits notamment ou l’ACAT, partenaire du documentaire qui alerte depuis des années. On ne sait pas jusqu’où ça va aller. C’est un glissement global de la société, le gouvernement actuel a une responsabilité mais aussi ceux d’avant qui ont chacun franchi un pas. C’est sous Sarkozy qu’il y a eu le LBD et le délit de participation à un groupe, c’est sous Hollande qu’a été ébauchée l’idée d’intégrer l’état d’urgence dans le droit commun, c’est Macron la répression des gilets jaunes et la loi anticasseurs. C’est un constat factuel. Ce qui s’est passé ces six derniers mois va se prolonger pendant des années, pour les victimes, ça va être des années de combat juridique. Avec ce documentaire, on a voulu nourrir un débat, créer une réflexion pour l’avenir. Que ce documentaire en soit un point de départ. »

Propos recueillis par Latifa OULKHOUIR

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