Bondy Blog : Si tu devais te présenter…

Dosseh : Dosseh, rappeur originaire d’Orléans dans le Loiret (45). J’officie maintenant depuis plus de dix ans dans le rap et “Vidalo$$a” est mon deuxième album, mais mon dixième projet.

BB : Avant le succès de ton dernier album, tu as sorti plusieurs projets qui n’ont pas eu un franc succès commercial, malgré le succès d’estime. Avec le recul, qu’est-ce qui te manquait pour casser ce plafond de verre selon toi ?

Dosseh : J’étais en train de construire ma carrière, je viens d’une époque dans le rap où on se faisait les dents et un nom à force de projets. Il n’y avait pas de réseaux sociaux super développés comme maintenant, qui permettent à n’importe qui de se faire connaître en six mois. Quand j’ai commencé, tu faisais une carrière avec des projets et en allant poser ici et là pour que ton nom commence à circuler. Il me manquait aussi ce que j’ai depuis quatre ou cinq ans : quelqu’un avec assez de compétences pour m’encadrer et pour m’aider à mener ma barque. Auparavant, j’étais toujours seul ou avec des proches qui ne manquaient pas de volonté mais dont ce n’était pas forcément le métier. On était tous des amateurs mais on essayait de se débrouiller comme on pouvait, donc forcément on s’est heurtés à des murs.

BB : Ton premier album « Yuri » est sorti en 2016, estimes-tu qu’il a marqué un énorme tournant dans ta carrière ?

Oui, ça été un tournant, bien sûr. C’est mon premier album même si j’avais sorti plusieurs projets avant ça. C’est un projet qui me confirme en tant que rappeur et artiste. Avec ce disque, j’ai délaissé le statut d’éternel espoir. C’est la première pierre de ma seconde partie de carrière.

BB : Dans cet album, tu incitais les jeunes des banlieues à entreprendre et se construire par eux-mêmes afin d’en finir avec l’immobilisme. C’est une valeur qui est importante pour toi ?

Dosseh : Je prône l’entrepreneuriat, l’auto-prise en main et le « charbon ». Si t’es coincé au fond d’un trou et que personne ne semble vouloir t’aider, et bien commence à grimper aux murs. Tu ne peux pas te plaindre éternellement que personne ne te vienne en aide. Une fois que tu comprends que personne ne t’aidera, qu’est-ce que tu fais ? Tu te laisses crever ? Non ! Il faut se débrouiller, se niquer un peu les ongles et commencer à gratter. Je ne suis pas d’accord avec la personne qui se laisse faire et qui part du principe qu’il ne réussit pas car aucune porte ne lui est ouverte. J’ai toujours fonctionné comme ça, dans ma vie comme dans ma carrière. Vu que c’est une exigence que j’ai avec moi-même, je me permets de l’avoir avec les autres. Je n’aime pas les gens qui se plaignent et pleurnichent, ou ceux qui remettent toujours la faute sur les autres.

BB : Dans le morceau « Putain d’époque » en duo avec Nekfeu, tu expliquais avoir dû simplifier ton écriture afin d’être plus accessible pour les auditeurs. Pourquoi estimais-tu cette démarche nécessaire ?

C’est quelque chose que je ne regrette pas du tout et qui m’a amené là où je suis. Lorsque je dis que j’ai « simplifié » cela ne signifie pas que je voulais faire de la soupe et raconter de la merde, je voulais rendre mon écriture plus efficace afin d’avoir un effet plus direct sur les gens. L’idée reste la même mais je l’écris de sorte à ce qu’elle soit directement comprise par mon auditeur. Quand tu écoutes le morceau « Putain d’époque », je n’ai pas l’impression que l’écriture soit simpliste. Je cherchais à être plus pertinent. A une époque, il y a eu une tendance à écrire le moins possible pour bien marcher mais, depuis deux ou trois ans, j’ai l’impression que mes oreilles sont prêtes à écouter de tout, du moment que c’est bien amené. Certains vont écrire très peu et se distinguer par le flow tandis que d’autres vont écrire énormément et trouver un écho auprès du public. J’estime faire partie de la deuxième catégorie vu que l’écriture est ma force.

BB : Le 12 avril sortira la réédition de « Vidalo$$a ».  Quel bilan fais-tu de cet album ?

J’en fais un très bon bilan. Nous sommes dans une logique de construction : à chaque projet, on se fixe des objectifs à atteindre par rapport aux projets précédents et je suis content de voir que tout se passe comme prévu. Il y a quelques semaines, on a démarré la tournée et elle se déroule très bien, le public est ultra réceptif. Dans la réédition, il y aura 9 inédits donc on ne s’est pas foutu de votre gueule (rires). On aurait limite pu ressortir un nouvel album. Les 9 inédits sont sales ! Je n’ai teasé que quelques morceaux sur Instagram et les gens ont kiffé. Je suis très content de cette réédition, je suis dans un bon mood en ce moment et rempli d’inspiration. Je m’estime être grave chaud !

BB : Dans « La rue c’est rasoir », tu racontes un repas avec des amis d’enfance où tu réalises que chacun a suivi un chemin différent depuis l’époque du quartier. Raconter la rue, même après toutes ces années, c’est quelque chose qui te tient à cœur ?  

Comme disait le 113 : « Tu peux quitter le quartier mais le quartier ne te quitte pas ». On est des mecs de quartier qui ont grandi entourés par des mecs de quartier, c’est notre paramétrage de base. Après il y a des mises à jour qui sont faites : tu évolues, tu habites ailleurs, tu fais des rencontres et t’ouvres l’esprit. Mais dans les paramètres de base, la rue y reste. C’est la même chose pour une personne qui aurait grandi au bled et qui serait arrivée en France à 18 ans : c’est là-bas qu’elle s’est construite donc le bled restera toujours en elle.

BB : Tu expliques également dans ce morceau qu’il subsiste toujours un cliché autour du jeune de cité qui, vu de l’extérieur, est toujours perçu comme un bon à rien…  

C’est un cliché qui n’est pas du tout vrai ! La cité englobe tout un tas de problèmes concentrés en seul et même endroit : tout ce qui concerne le travail, l’éducation, la pauvreté aussi bien matérielle que culturelle, les rivalités entre quartiers, toutes ces choses sont exacerbées. Le moindre problème peut dégénérer de manière folle et expliquer cela à quelqu’un qui ne vit pas là-dedans est difficile parce qu’il ne nous croirait pas. C’est un mélange de tellement de problèmes, qui en plus décuple tous les sentiments : quand on s’aime, c’est limite passionnel et lorsqu’on ne s’aime pas on se tire dessus. Tout est dans l’extrême. Que ce soit les jeunes qui vont en cours ou ceux dans l’illicite, ce sont toujours des gens qui essaient de s’en sortir, sauf que l’une des manières est illicite et illégale. Vu de l’extérieur, les gens ne comprennent pas les tenants et les aboutissants de ce qui se passe et voient ça comme du n’importe quoi. Il y a des mecs qui ont des vrais talents de gérants de sociétés, quand tu vois la manière dont ils gèrent leur business, tu te dis qu’en mettant toute cette intelligence au service d’une activité légale ils seraient déjà très loin. Comme je le dis dans « A chaque jour… » : quel est le plus important ? Est-ce de bien faire ou faire le bien ? Je ne suis pas d’accord avec ce cliché bien qu’il y ait des paresseux comme partout.

Les yeux que le LBD crève aujourd’hui, il en a déjà crevés hier

BB : Dans ce morceau il est justement question de violences policières, qui est un sujet sur lequel tu as décidé de t’engager publiquement, notamment sur le cas d’Adama Traoré. Qu’est-ce qui t’a poussé à le faire ?

C’est une réaction humaine normale. Un gars s’est fait tuer lors d’une interpellation et tout amène à croire que c’est à cause des gendarmes et leur méthode d’interpellation qu’il est mort. Malgré cela, les gendarmes sont en liberté et ça fait trois ans que la famille et Assa Traoré se battent pour faire entendre justice. Ils veulent que les assassins de son frère soient punis, tout simplement. Je ne dis pas que les gendarmes voulaient donner la mort à Adama mais la loi prévoit qu’ils soient punis. Lorsque j’ai entendu parler de cette affaire, j’ai décidé de réagir et ça me semble normal. Si je peux utiliser mon exposition pour donner plus de force à une cause, je le fais tout simplement.

BB : En marge du mouvement des gilets jaunes, les violences policières dénoncées depuis de longues années dans les banlieues ont émergé dans le débat politique. Quel est ton regard à ce sujet ?

Maintenant que ça touche des français blancs de classe moyenne, ça fait réagir. Le LBD, qui est aujourd’hui tant décrié, était déjà utilisé dans les quartiers à l’époque. Les yeux qu’il crève aujourd’hui et bien il en a déjà crevés hier. Tant que ça touche les banlieusards, on se dit « Tant pis pour eux, ils l’ont bien cherché ! ». Mais maintenant que ça ne touche plus uniquement les gens de banlieue, l’opinion se rend compte à quel point c’est super violent. Mais qu’un flash-ball ou un LBD crève l’œil d’un étudiant ou d’une personne lambda, je suis touché de la même manière. C’est juste marrant de voir que ce problème n’émerge que maintenant et qu’on songe à le supprimer. Mieux vaut tard que jamais.

BB : Plus récemment tu as déclaré sur Twitter que PNL était le meilleur groupe de l’histoire du rap français suite à leur nouveau single « Au DD », ce qui a provoqué de vives réactions. Qu’est-ce que tu apprécies chez ces deux frères ?

Ils font les choses bien et ils les font en grand. Ils visent pile à chaque fois. Lorsque je dis que c’est le plus grand groupe de rap français, je ne dis pas que ce sont les plus grands rappeurs que la France ait connus, ni les meilleurs lyricistes ou techniciens. C’est juste le plus grand groupe de l’histoire du rap français parce que c’est le premier groupe à susciter autant d’intérêt chez les gens. C’est aussi la première fois que les Etats-Unis nous regardent sans qu’on soit parti les chercher ou pour un featuring foireux. Ils font des couv’ de magazines qui n’ont jamais donné l’heure au rap français ! Les mecs ont réussi à faire de leur musique un évènement national, au point que les médias généralistes en parlent. Ils me font penser à Lunatic parce qu’à l’époque ils suscitaient une sorte de mystère et d’attente autour d’eux, comme c’est le cas avec PNL aujourd’hui. Il faut savoir reconnaître que des mecs sont forts et c’est objectif. Si tu ne reconnais pas ça c’est que t’es dans le déni, un mytho ou les deux (rires).

BB : Le 8 avril prochain, tu te produiras à l’Olympia pour la première fois. Qu’est-ce que ce concert symbolise pour toi ?

Après toutes ces années de concerts, c’est surtout la première fois que je pars en tournée. Je suis content de ça parce que les moments que tu vis en live sont les moments les plus importants dans la vie d’un artiste. C’est là que tu vois le chemin que ta musique a pris. Ce ne sont plus des chiffres ou des likes sur Instagram mais c’est une foule qui est devant toi. Je suis super excité à l’idée de faire l’Olympia, c’est une salle mythique et rien que l’idée de voir son nom en lettres rouges, c’est spécial. Je m’arrange pour que mes concerts soient des fêtes parce que peu importe ce que je dirai dans mes sons, ça reste de la musique. Je veux que les gens qui repartent de là s’en rappellent toute leur vie et qu’ils passent un grand moment.

Propos recueillis par Felix MUBENGA

Crédit photo : Scopitone

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