[TRIBUNE] Faire barrage au Front national ou s’abstenir ? Voter pour le moins pire ou opter pour le « ni, ni » ? À gauche comme à droite, le fameux « front républicain » qui est censé faire barrage au Front national ne paraît plus aussi solide qu’en 2002. À quelques jours du second tour de l’élection présidentielle qui oppose Emmanuel Macron à Marine Le Pen, Samia Hathroubi, ancienne professeure d’Histoire de formation en Seine-Saint-Denis et militante des droits de l’Homme, pousse un coup de gueule face à ceux qui nous exhortent à accepter la stratégie du moindre mal face au parti d’extrême-droite.

Depuis dimanche soir, je me réveille dans un pays devenu résistance. Un pays dont l’unique obsession est la lutte contre la Haine. À lire les appels et commentaires de certains sur les réseaux sociaux, j’ai l’impression que tout le monde est tout à coup devenu résistant. Résistant et dernier rempart pour défendre la république et notre démocratie. Et chacune et chacun de m’exhorter à faire front. « Samia, il faut faire front ! Faire Front contre Le FHaine. Que veux-tu enfin ? Marine au pouvoir ? »

À mon actif, cinq années d’enseignement en Seine-Saint-Denis où j’ai consacré mon temps à intervenir dans des classes, en conférence devant des publics jeunes, moins jeunes, à créer des lieux de rencontres, à les animer aussi, pour tenter de déconstruire les préjugés des uns sur les autres. J’ai écrit des dizaines d’article sur la lutte contre les injustices, les inégalités, toutes les formes de racisme. J’ai visité l’intégralité de l’Europe pour me former, pour apprendre et essaimer mes visions d’une Europe unie, fière de ce qu’elle a accompli depuis la Seconde Guerre mondiale.

Si mon couplet précédent peut servir de paravent contre les raccourcis et le degré zéro de certains discours « Tous au Front Républicain » et son corollaire moralisateur et accusateur, alors tant mieux ! Je ne crois pas être de ceux qui font le lit de Marine le Pen, ni ne couche avec ses alliés. Je crois que le pire est de se voir sermonner par des inconnus ou pire, des responsables politiques qui n’ont eu de cesse de valider le discours fascisant et stigmatisant des Le Pen. Outre l’indigence de leurs propos, je crois que le pire est de constater qu’après 2002, soit quinze ans après, la formule de la culpabilisation des électeurs qui refusent le vote utile n’a pas changé d’un iota. Ne pas voter au second tour, c’est voter FN : voici ce que vous pouvez recevoir au visage si vous osez, ne serait-ce qu’un instant, questionner ce fameux front républicain.

James Baldwin, écrivain américain à l’honneur dans le dernier documentaire de Raoul Peck, prononce une phrase qui s’applique avec acuité au double refus de se confronter au vote FHaine et d’entendre sans cri d’effroi et insultes les abstentionnistes potentiels du 7 mai : « Tout ce à quoi on se confronte ne peut changer mais rien ne peut changer si on ne s’y confronte pas ».

Depuis 2002 et le second tour de Le Pen le père, rien n’a changé et tout est différent.

Rien n’a changé. La famille Le Pen continue son ascension inexorable jusqu’à rafler plus de 18 000 communes françaises et faire adhérer 8,7 millions de compatriotes à leur programme.

Rien n’a changé parce que sous le vernis « laicité-république-protectionnisme », le FN reste idéologiquement un parti qui porte en son sein le négationnisme, la hierarchisation des « races », la réécriture d’une Histoire et d’un récit national pur, blanc et chrétien.

Et pourtant tout est différent.

Tout a changé parce qu’en 15 ans, la droite identitaire de Sarkozy et Fillon en tête a adopté et les thèmes et les mots du parti d’extrême-droite, brouillant les « frontières » entre les républicains et les anti-républicains.

Tout a changé parce qu’en 15 ans, Jospin, Hollande et Valls ont continué à trahir l’électorat qui les a élus soit en piétinant le vote des militants de gauche, soit en faisant le contraire de leurs promesses.

Tout a changé parce qu’en 15 ans, la mainmise des médias par une poignée d’hommes milliardaires peut propulser à coups de sondages et de reportages en moins d’un an un énarque, ancien conseiller d’un président socialiste, au discours creux et à la vision inexistante en tête d’un second tour d’une élection présidentielle.

J’ai l’impression que ces quinze années n’ont servi à rien. Inexorablement à chaque élection, le FN s’impose comme la première force politique de mobilisation du pays. Je dis mobilisation parce qu’à bien y regarder le premier parti de France, c’est celui d’abord de l’abstention auxquels s’ajoutent les votes blancs. Abstention de plus en plus faite de citoyens engagés au quotidien pour faire de leur présent partagé un horizon et une réalité radieux.

Depuis dimanche soir, mon cerveau explose de questionnements. Glisser un bulletin dans l’urne nous prémunira-t-il de l’ascension de Marine le Pen ? Mon pays en ce moment me fait penser à un bachelier qui n’a rien fait pendant toute l’année scolaire et réalise un sprint final la veille de son examen pour obtenir la moyenne et s’assurer un passage.

Pendant le dernier quinquennat, on a tous pu constater comment à chaque élection Le Pen arrivait en tête, sans réagir. Cessez de hurler que l’important est de « faire barrage aujourd’hui et on verra demain ». Le problème c’est que ce demain est remis à jamais. Faire barrage aux idées de division, beaucoup le font tous les jours. Souvent seuls. Souvent sans ceux qui nous vendent des leçons sur le sens des responsabilités depuis dimanche dernier.

Faire barrage aux idées de haine et de division en votant pour un homme dont le programme, enfin de ce qu’on en connait, consiste à « libérer » le travail et à fragiliser des hommes et des femmes déjà fragilisés depuis ce dernier quinquennat, puissiez-vous entendre que certains vous répondent : « non merci » ?

On peut rejouer le remake de 2002 et frissonner de s’être fait peur, sauver l’honneur et parader dans le monde de ne pas avoir élu un Trump version femme. Jusqu’aux prochaines élections législatives ? Jusqu’aux prochaines élections sénatoriales ? Jusqu’à la prochaine élection présidentielle de 2022 ?

Entre temps, tous les partisans du Front Républicain sont incapables de nous expliquer les raisons de ce front de la Haine qui gagne notre pays, incapables d’envisager quelques secondes qu’ils puissent être responsables eux-aussi du marasme dans lequel notre pays se trouve.

Aujourd’hui à quelques jours du second tour, à quelques jours de glisser un bulletin dans l’urne, mon esprit se tourne vers mes êtres chers. Mes neveux et mes nièces en premier lieu. Ils n’ont pas connu 2002, ils le liront sur nos livres d’Histoire. Ils liront nos échecs collectifs. Je leur dirai aussi mes échecs personnels et mes colères. Avant de glisser mon bulletin dans l’urne, mon esprit se tournera vers mes êtres chers, ceux qui m’ont formés, aimés et portés et ceux qui aujourd’hui partagent ma vie. Avant de glisser mon bulletin dans l’urne, je distinguerai mon ennemi politique irréductible de celui dont je ferai mon opposant politique.

En espérant que nous éviterons le pire et que le sursaut républicain dure plus longtemps qu’un entre-deux-tours. Sinon je crains que nous puissions d’ores et déjà prendre rendez-vous en 2022.

Samia Hathroubi, ancienne professeure d’Histoire de formation en Seine-Saint-Denis et militante des droits de l’Homme

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