Cinq heures, dix heures, parfois vingt-quatre heures. Il faut savoir prendre son mal en patience pour être soigné aux urgences de l’hôpital Delafontaine à Saint-Denis. Assise sur une chaise noire, la tête contre le mur, épuisée, Aïssatou attend depuis un moment sa sœur : « Elle a fait un malaise, il est 15 heures, je suis là depuis 10 heures ce matin et je n’ai pas de nouvelles ». Derrière les portes du service, un refrain devenu banal est en train d’être joué : celui du manque de personnel, de lits, de moyens pour faire face à l’afflux des patients.

Pour pallier ces carences, le gouvernement a présenté un plan apparemment ambitieux mais il n’a pas souhaité augmenter le nombre de lits. La ministre de la Santé, Agnès Buzyn, a préféré étendre le poste de « gestionnaires de lits » à tous les services d’urgences dans le pays. En 2013, le gouvernement précédent avait déjà expérimenté le métier de « bed manager » dans 150 hôpitaux français. Ce gestionnaire a pour mission d’aiguiller les malades et de leur trouver un lit le plus rapidement possible. Le but est de fluidifier les entrées et sorties des patients et de désencombrer les urgences.

Pas de quoi faire sauter au plafond Jean-Marie Agnoly, aide-soignant à « Delaf » et délégué syndical CGT. « On nous présente les beds managers comme la solution miracle, mais c’est un pansement sur une jambe de bois, peste-t-il. Ce poste existe déjà depuis longtemps, l’administration le fait depuis toujours. Nous, ce qu’on voudrait, c’est récupérer ces lits qui ont fermé ».

Une question de moyens et non d’organisation

Un étage plus bas, loin des tumultes et du brouhaha du service, se tient le petit local de la CGT. En opposition totale avec les décisions d’Agnès Buzyn, le syndicat explique que cette situation résulte surtout d’une question de financement. « On nous dit souvent qu’il n’y a pas de carence, pas de manque de lits, pas de manque de personnels, soupire le syndicaliste. Apparemment, c’est juste que nous ne savons pas travailler, que nous ne savons pas gérer nos lits. La réalité est toute autre. »

Tous les ans, le service hospitalier de Saint-Denis est contraint de fermer des lits pour des questions budgétaires et économiques. Pourtant, l’hôpital doit assurer 120 000 passages aux urgences par an. Une situation qui engendre parfois des conséquences problématiques. « Lorsqu’il y a des fermetures, nous répartissons l’activité dans d’autres services, comme notre unité de cardiologie qui a dû fermer, poursuit Jean-Marie. En été, le manque de lits est plus important car l’administration estime que l’activité est moins importante. Mais en réalité, il n’y a pas moins de passage pendant ces périodes, cela met juste en difficulté le personnel et les patients ».

Faute de place, les urgences sont parfois obligées de transférer leurs patients vers d’autres hôpitaux. Mais là aussi, souvent, la situation stagne et est dangereuse. « Les autres hôpitaux du secteur sont soumis aux mêmes contraintes que nous, explique le délégué CGT. Quand il est refusé par souci de place, un patient peut rester 24 heures sur un brancard. Et rester sur des plans durs comme cela peut générer des pathologies pour les personnes d’un certain âge ».

Le syndicat CGT regrette également la faible somme que le gouvernement souhaite allouer aux urgences. 750 millions d’euros répartis sur trois ans de 2019 à 2022 dont 105 millions consacrés à la sortie des patients des urgences. « C’est comme si je vous donnais 50 euros pour tenir tout le mois », ironise Jean-Marie Agnoly. Pour lui, ces chiffres gargantuesques permettraient au gouvernement de faire du sensationnalisme. « Dans l’esprit du public, quand vous êtes smicard, 750 millions d’euros, ça semble pharaonique, mais c’est un coup de com. Les besoins réels d’un hôpital se chiffrent en plusieurs centaines de millions d’euros ».

On a du mal à fidéliser le personnel

Omniprésent, le slogan « Urgence en grève » est affiché sur chaque mur des couloirs de l’hôpital. Et le phénomène est de plus en inquiétant lorsqu’on regarde du côté de la nouvelle génération. « Certains jeunes diplômés, qui ont moins de 5 ans d’exercice, se posent déjà la question de la reconversion », désespère l’aide-soignant de Saint-Denis. À cause de ces conditions de travail, de plus en plus de personnes sont tentées par le départ. L’année dernière, 119 urgentistes ont démissionné en France d’après l’enquête flash réalisée par l’agence régionale de santé en juin.

Et l’hôpital Delafontaine à Saint-Denis ne déroge pas à la règle. « La suractivité et le regroupement des services entraînent la désertion. On a du mal à fidéliser le personnel. En moyenne, la durée de vie d’un infirmier aux urgences est de 4 ans ». Sur le plan moral, les urgentistes prennent aussi un coup et perdent leur qualité de sommeil. « Ils sont surchargés de travail, ils se demandent s’ils n’ont pas oublié quelque chose, s’ils n’ont pas oublié un traitement, il y a une sorte de culpabilité ».

En grève depuis 6 mois, les urgentistes de Saint-Denis doivent se réunir pour décider de la suite des évènements. Le collectif Inter-Urgence a quant à lui déjà voté la poursuite de la grève lors d’une assemblée générale à la bourse du travail de Saint-Denis, ce mardi. Les 12 mesures prises par la ministre de la Santé n’ont pas stoppé leur colère. Ils demandent la réouverture de lits, des recrutements et des augmentations de salaire. Le collectif s’est également réuni mercredi pour manifester place d’Italie à Paris. Les grévistes en ont profité pour acter le principe des rassemblements locaux qui auront lieu le 26 septembre. Ces derniers appellent l’ensemble des hospitaliers à rejoindre le mouvement.

Masisilya HABOUDOU

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