Deux couleurs se distinguent du cortège : le rouge et le jaune. Rouge, comme celui de la CGT, à l’initiative de la mobilisation du jour. Jaune, comme celui des gilets éponymes, évidemment. C’était tout l’enjeu de la grève nationale de ce mardi 5 février, qui a fait descendre dans la rue près de 30 000 personnes (300 000 sur le territoire national), selon la CGT. Unir les forces des gilets jaunes, mobilisés tous les samedis depuis plus de deux mois, et celles des syndicats et des partis politiques.

Il y avait bien des gilets jaunes, ce mardi, entre l’Hôtel de ville de Paris et la place de la Concorde, mais aussi des étudiants, des lycéens, des postiers, des profs. Une femme est là, refuse de nous donner son prénom mais veut bien nous dire ce qui l’amène ce mardi : « Je suis là parce que la France est un pays riche, on est au 21e siècle, il devrait y avoir la possibilité pour tout le monde de profiter de la vie, de s’épanouir dignement. » Les manifestations, elle en a l’habitude, contrairement à nombre de gilets jaunes du samedi : « Je suis un petit peu engagée à la CGT, confie celle qui nous dit aussi être coordinatrice de centres de loisirs en Seine-Saint-Denis. Quand il y a un appel à la grève, c’est un moyen pour moi de manifester mes idées, donc j’y participe assez systématiquement. »

Un peu plus loin, on croise un groupe de jeunes. Ils ont entre 18 et 19 ans, habitent Paris, Aulnay-Sous-Bois, Pierrefitte et Mantes-la-Jolie. Eux ne marchent pas. Ils sont sur un trottoir, devant leur école d’art, rue de Rivoli, et observent la foule défiler. « On a entendu du bruit alors on est descendu pendant notre pause, lance Inès. Mais, en vrai, on ne sait même pas pourquoi ils manifestent. » Une autre camarade descend à son tour, très étonnée. « Mais c’est vraiment le bordel en fait ! D’habitude, ce n’est pas le samedi, les gilets jaunes ? »

Beaucoup craignent d’être accusés de casse, de violence

Une dame d’un certain âge, elle-même manifestante, leur explique l’objet de la mobilisation. Ils écoutent attentivement, la dame repart. Alors ? Chris : « Oui, c’est bien mais ce n’est pas pour autant qu’on va aller manifester, on ne va pas se mentir. ». Inès complète : « C’est un truc d’adultes, en fait, et on démarre à peine dans la vie, on vient d’avoir le droit de vote et jusqu’ici la politique ce n’était pas trop mon truc personnellement. J’ai l’impression qu’on est en plein retournement politique avec toutes ces manifestations, ce n’est pas simple de tout comprendre, moi je me sens un peu dépassée. »

Un des étudiants, Bradley, vient de Mantes-la-Jolie (Yvelines). 54 kilomètres aller, 54 kilomètres retour. « Ce n’est pas évident tous les jours mais on s’adapte. C’est vraiment l’école que je voulais donc je ne me plains pas. Par contre non je n’ai pas participé aux dernières manifestations à Paris. Déjà, on galère à venir à Paris, on galère à rentrer ensuite de Paris du coup. C’est un gros effort que de participer à ces manifestations. Moi je pense que dans les quartiers on s’intéresse évidemment au mouvement des gilets jaunes, évidemment. Comment passer à côté ? C’est juste qu’il est compliqué de véritablement s’investir au sein d’une cause alors qu’on est sans cesse stigmatisé, ça ne motive pas. » Inès, originaire de Pierrefitte (Seine-Saint-Denis), écoute attentivement son camarade et complète. « Oui, et puis je pense que beaucoup craignent d’être accusés de casse, de violence… On a l’habitude ».

On continue à remonter la masse de manifestants et on tombe sur des stylos rouges. Quelques professeurs du collège Georges Politzer de Bagnolet (Seine-Saint-Denis) sont là. « Aujourd’hui, c’est l’occasion de descendre dans la rue auprès d’autres professions qui se posent aussi la question de l’accès aux droits. Sur la zone Bagnolet, Montreuil il y a un mouvement qui touche tout le secteur éducatif, de l’école primaire au lycée. On a déjà organisé des rencontres depuis plusieurs semaines dans les établissements. C’est dans ce cadre-là qu’on s’est mobilisé aujourd’hui ».Les quartiers populaires ont été pointés du doigt pour leur absence aux dernières manifestations, gilets jaunes notamment. Ce prof, qui préfère garder l’anonymat, a sa réponse : « Bien que la problématique touche tout le monde ce n’est pas si évident. Finalement, nous ne sommes pas tous égaux dans l’accès même à la protestation, les inégalités vont jusque-là. Pour plusieurs raisons, il est plus compliqué de s’engager pour des personnes qui sont dans des logiques de survie. Parce que, oui, pour certains c’est bien ça. »

L’espoir d’une convergence des luttes

Taysir est étudiante en sciences politiques à l’université Paris 8 de Saint-Denis. Comme des milliers d’étudiants ce mardi, elle s’est mobilisée pour le droit des étudiants étrangers notamment : « On a manifesté contre l’augmentation des frais d’inscription des étudiants étrangers, oui, mais plus globalement contre la marchandisation de l’université en tant que telle. Ils veulent nous mettre dans une position de clients mais on ne lâchera pas. » Le cortège étudiant était mêlé aux autres, au milieu des manifestants. « Il y avait beaucoup de militants mais aussi des étudiants étrangers, se félicite Taysir. C’est cool parce qu’on commence à reconnaître des visages. Nous avons commencé à nous mobiliser dès le début du mois de novembre. Perso, dès que j’ai vu l’annonce de l’augmentation des frais d’inscription, j’ai clairement pété un câble, on s’est rapidement organisé. On a créé le ‘carré rouge’, par exemple, un lieu alternatif de rassemblement et de militantisme pour penser à de nouvelles formes de mobilisations notamment. L’objectif est de sensibiliser, de faire de la pédagogie, on essaye d’expliquer pourquoi la mobilisation fait partie du travail citoyen. »

Alors, étudiants, gilets jaunes, professeurs ou autres, l’essentiel, pour Taysir, est de se mobiliser pour l’intérêt général. « Personnellement, je suis pour la convergence des luttes, assure-t-elle. Il faut créer de grosses manifestations avec tout le monde. On veut se faire entendre et évidemment faire bouger les choses mais, même si on ne gagne pas, on espère faire avancer le débat. »

Sarah ICHOU

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