A l’initiative de l’association Banlieue Actives et PPP Agency et sous le haut patronage du Président de la République, les premières Banlieues Numériques s’ouvrent jeudi 21 novembre à Asnières-sur-Seine. L’idée : inciter l’entrepreneuriat des jeunes de quartier dans le domaine du numérique. Rencontre avec Rost,  l’un des instigateurs de l’initiative.

Il est onze heures, je rejoins Rost dans un café restaurant branché du centre-ville à Paris. Le lieu détonne avec le tempérament fougueux et passionné de l’homme engagé qui s’apprête à me parler de son parcours et d’un projet qui lui tient à cœur : Banlieues Numériques. Rost le rebelle, la grande gueule vit tellement à vive allure qu’il s’oublie. Il le confesse « je vais pouvoir en profiter pour prendre un petit déjeuner. Je néglige trop souvent ce repas je ne devrais pas. Je sais c’est mal… »

J’essaie d’en savoir plus sur l’homme. Il fait partie de ces personnes qui vous échappent tant elles sont inclassables. « Aujourd’hui quand je passe à la télévision, les journalistes ne savent pas comment me présenter. Je suis écrivain, auteur, compositeur, interprète, manager, militant associatif, conseiller d’hommes politiques… Je fais tout ça sans me poser de question. Je le fais naturellement. L’un mène à l’autre. Le rap m’a mené à la politique. La politique m’a mené à la télévision. Et le fait de m’engager politiquement m’a donné envie d’écrire pour plusieurs raisons : écrire pour vivre, être libre de l’amertume. Écrire pour dire le mal-être des miens sans thunes. Écrire pour rire, partager ma poésie avec ceux qu’elle écume » me dit-il en slamant.

Pour mieux comprendre la source de son engagement je l’invite à me parler de son enfance.  A son sourire gêné, je devine qu’il garde des traces indélébiles de son passé trouble. Il a vécu dans le 20e arrondissement de Paris, une adolescence de feu sur un baril d’essence. Il était proche de l’implosion voire de l’autodestruction. La faucheuse lui a souvent fait de l’œil avant qu’il ne se prenne en main. « J’étais chef de bande du groupe CMP qui a marqué l’histoire du graffiti français. Mais on ne faisait pas que des graffitis. J’ai perdu plein de potes ! Et j’ai failli mourir à plusieurs reprises : un jour, j’ai pris sept coups de couteau. Peu de temps après, un pote a pris une balle à 2 millimètres de moi. Ça a été le moment déclencheur. Je me suis dit qu’il était temps de passer à autre chose. » Cette autre chose sera un art des rues à trois lettre : rap. « On en avait marre d’être de simples consommateur de rap américain alors on s’est mis à produire notre musique.  En 1996 on sort le premier album de CMP. Ensuite j’ai produit une trentaine de disques et j’ai fait trois albums solos. »

En prenant du recul sur sa carrière, l’éternel insatisfait me dit : « on a accompli des choses. Mais la route est encore longue, et le combat il faut continuer à le mener.  On se reposera dans nos tombes. » Il a vite compris que le rap n’était pas le seul moyen d’expression, pour faire passer son message. « J’essaie d’être l’écho du silence de la masse silencieuse, de porter la cause des nôtres. Je vois les médias comme un haut-parleur qui doit servir à amplifier l’écho de la masse silencieuse. » Terre à terre et peu dupe, il est conscient de son statut d’homme médiatique que l’on ramène bien trop souvent à la banlieue. « Pendant les premières émissions on me présentait comme Rost : le représentant de la communauté noire et maghrébine des banlieues. Or, je ne prétends absolument pas représenter qui que ce soit. »

Il réfute également le terme leader d’opinion : « comme Kery James le dit si bien, je n’en ai ni la prétention ni la vertu.  Après on l’est malgré nous. Et non sans fierté » concède t-il, avant de reprendre  « ça veut dire qu’à un moment donné on est dans le vrai. Mais ne te loupe pas. Si tu te loupes la banlieue sera la première à te défoncer la gueule ! D’où l’importance absolue de garder ton humilité et de travailler ton intellect pour être à la hauteur des enjeux.» Mais comme toute personnalité publique il paie le prix de sa notoriété. « C’est un vrai choix ! Un vrai combat, ce n’est pas facile tous les jours. Tu sacrifies ta vie perso pour mener avec acharnement des combats auxquels tu crois. C’est éreintant intellectuellement mentalement et moralement. » Comment gère-t-il son image d’homme polémique et violent à la télévision ? « Je me souviens quand Charles Pasqua était ministre de l’Intérieur, c’était d’une violence rare ! Les flics te tabassaient dans la rue pour rien ! Je n’ai pas envie que mes enfants vivent ça. C’est pour ça que j’ai été aussi violent sur les plateaux quand Sarkozy était au ministère de l’Intérieur. Le slogan tolérance zéro, ça m’a rappelé la période Pasqua. Les flics se sentaient dans une impunité absolue. Et en 2005 ça n’a pas loupé avec la mort de Zyed et Bouna. C’est tout ça que je n’avais plus envie de vivre. Je veux épargner ça à nos petits frères et à nos enfants.»

Après les émeutes de 2005, Rost crée l’association Banlieues Actives et parcourt la France durant un an afin d’inciter les jeunes et les habitants des quartiers à s’inscrire sur les listes électorales, puis de voter. Il est ensuite reçu par les candidats à la présidentielle de 2007 et publie sur ses propres deniers « Le Guide Du Votant », un fascicule de 32 pages, tiré à 100 000 exemplaires et distribué gracieusement dans les quartiers populaires. Au fil des années et des engagements successifs le projet Banlieues Numériques est né. C’est avant tout une histoire de « rencontres enrichissantes avec des gens issus d’un autre monde, mais qui avaient la même volonté : faire bouger les lignes. Serge Pilicier (patron de PP Agency) fait partie de ces belles rencontres. Il y a eu une étude de l’institut Montaigne et du Syntec Numérique qui disait qu’il y aurait d’ici à 2015 50 000 emplois qui allaient être créés dans le domaine du numérique. Pour la grande majorité, ces emplois ne seront pas des emplois d’ingénieurs. Je me suis dit tiens ça peut être LA chance des gamins qui sont pour certains déscolarisés ou en rupture avec la société. » Il poursuit empli d’espoir et de détermination, «  le numérique décloisonne, ouvre sur le monde et casse toutes les barrières, toutes les frontières. On aura besoin du dynamisme, de la créativité et de la fraicheur de ces jeunes. L’idée de Banlieues Numériques c’est de trouver des solutions pour ouvrir cette opportunité à cette jeunesse qui en manque cruellement. On lance la première édition le 21 novembre mais ça ne sera pas la dernière. D’autres projets suivront derrière mais chaque chose en son temps. N’allons pas plus vite que la musique.»

Je lui fais remarquer que son projet s’adresse à la génération qu’on appelle « la génération flegme » celle qui ne veut rien faire et qui s’en fout de tout. Il me sourit et répond « ce projet s’adresse à la génération numérique. Ce sont de gros consommateurs qui ne savent pas forcément qu’ils peuvent devenir acteurs de ce monde là. Ils sont drogués aux nouvelles technologies. Ils ne savent pas qu’ils peuvent en faire leur métier et passer du statut de consommateur à celui d’acteur. Ce qui est extraordinaire, c’est que quand tu leur donnes une opportunité, ils excellent. Le but de Banlieues Numériques c’est d’ouvrir de nouvelles et de vraies perspectives aux jeunes, contrairement aux emplois d’avenir qui sont des perfusions sur le cour terme.»

Notre entretien s’achève sur cette note d’espoir. Rost, un personnage complexe qui a, de son propre aveu conseillé le candidat François Hollande durant la campagne électorale de 2012, mais il écarte l’option d’entrer en politique dans l’immédiat. Il exhorte, cependant, les minorités à investir le domaine de la politique afin de ne pas laisser le pouvoir à « une élite qui est éloignée des préoccupations des vrais gens ». Sans doute aimerait-il lui aussi pouvoir s’identifier et être le spectateur d’une nouvelle classe dirigeante qui portera ses combats et ses dires « enfin une banlieue qui gagne ! Je ne me suis pas battu pour rien. » En attendant il mise sur Banlieues Numériques pour que les banlieues s’activent.

Balla Fofana

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