L’auteur et slameur Hocine Ben nous raconte cette nuit où, à 16 ans, dans les années 80, avec deux amis, trois policiers les font sortir de leur petite voiture, très nerveux, brusques, et puis… Récit.

Et puis, tout est remonté…
Fin des années 80. Le hip-hop battait déjà très fort dans le cœur des jeunes des quartiers populaires. Bien avant la commercialisation et les X millions de « vues » sur le net, nous avions déjà nos stars, nos idoles, nos héros, nos légendes. Le bouche à oreille fonctionnait aussi bien que les réseaux sociaux actuels et la rumeur est rapidement parvenue à nos oreilles. MODE2, la légende du graffiti à « posé » une fresque à deux pas de chez nous, dans un hangar désaffecté vers la porte d’Aubervilliers. Impossible de ne pas aller voir ça de près.
Avec mes deux potes, C et Z, tous deux aussi passionnés que moi, nous décidions ce jour de juillet de la trouver coûte que coûte.
Nous avions 16 ans, Z et moi, et C à peine quelques années de plus et le permis de conduire en poche. Embarqué dans sa petite caisse, il nous à fallu moins d’une heure pour trouver la fameuse « toile ».
Nous étions dans un endroit improbable. Au milieu de nulle part. A l’écart de la ville dans une zone industrielle. Plongé dans l’obscurité totale où seuls les phares de la petite voiture éclairait la fresque que nous observions en silence ou presque : « Putain…c’est beau ! » étaient les rares mots que nous prononcions face au chef d’œuvre de MODE2…
Et là, en une seconde, tout à basculé…
D’abord le bruit du moteur d’une voiture, puis les phares au loin qui déchirent la nuit et très vite un gyrophare qui apparaît sur le toit…
« MERDE LES KEUFS !!! »
En une seconde nous plongions dans la petite caisse, mais en une seconde aussi les keufs étaient autour de nous, l’arme dans une main, une lampe torche dans l’autre.
« Les mains hors de la voiture, vite ! », « Passager avant droite, ouvrez la portière ! », « Passager avant droite, sortez lentement de la voiture », « Passager avant gauche, ouvrez la portière, sortez lentement de la voiture ! » et ainsi de suite.

Une fois tous les trois sortis, ils nous ont alignés le long du mur, les mains posées sur la fresque pour nous fouiller. Ils étaient très nerveux, brusques et ne disaient pas un mot. L’un deux, à peine plus âgé que nous, s’est approché de moi avec toujours l’arme à la main et m’a collé violemment au mur, le nez contre la toile de mon idole. C’est là que j’ai senti un objet lourd et froid se caler entre mes omoplates… J’ai tourné la tête vers le jeune flic, j’ai d’abord croisé son regard, presque aussi paniqué que devait être le mien et j’ai compris que c’était son arme qui me faisait si mal dans le dos. Je ne saurais jamais ce qu’il lui a traversé l’esprit, il a glissé son flingue le long de ma colonne vertébrale en appuyant toujours aussi fort et l’a enfoncé violemment dans mon cul, à travers mon jogging… J’ai étouffé un cri dans ma gorge, j’avais très mal mais surtout très peur. J’ai de nouveau tourné la tête vers lui, il transpirait et surtout je le sentais trembler à travers l’arme qu’il tenait fermement appuyée… Je pensais à mes potes, tout près, mais je n’osais les regarder. La pudeur, la honte, la peur, l’humiliation du moment, je ne voulais pas la voir dans leurs regards.

Et j’ai parlé au flic. « On n’a rien fait de mal… On est juste venu voir la fresque sur le mur… S’il vous plaît monsieur arrêtez, j’ai mal… »
Pas un mot en retour.
Un quart d’heure plus l’infini plus tard, la fouille finie et l’inspection du véhicule ne donnant rien, les flics nous ont poussés en nous lançant : «  Cassez vous ! »
Nous sommes rentrés au quartier sans un mot. Une boule dans le ventre et en oubliant presque la toile de MODE2…

Le soir, dans ma salle de bain, en ôtant mes vêtements pour mettre mon pyjama, j’ai trouvé du sang dans mon caleçon. La douleur est restée vive pendant plusieurs semaines tant je n’ai pas osé voir un médecin. La pudeur encore et surtout l’humiliation que je n’ai jamais pu raconter à personne. La passion du hip-hop sous toutes ses formes ne m’a jamais quittée, la crainte du flic non plus…

Aujourd’hui j’arrive à en parler. Simplement parce que je fus, je suis et je serai toujours tous les Théo du monde…

Hocine BEN, auteur, slameur, acteur, poète, Aubervillliers (93).

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