Pour beaucoup, le dimanche, c’est foot. Ce 19 mai était donc un dimanche comme les autres à Levallois-Perret, à ceci près qu’il y avait là l’effervescence des grands matches, ceux auxquels tout le quartier est présent. C’était la CAN des quartiers, comme un peu partout en Ile-de-France. L’affiche était pas mal, en plus : Maroc – Côte d’Ivoire, le tout au stade Didier-Drogba, du nom de l’ancienne légende ivoirienne qui a lancé sa carrière à Levallois.

Comme partout, cela devait être l’occasion d’une belle fête, dans un esprit bon enfant, avec du spectacle et de l’ambiance. Oui, mais voilà. Cette fois, le match a dégénéré. L’arbitre a sifflé un penalty dans les derniers instants, les esprits se sont échauffés. Après plusieurs minutes d’agitation, le calme serait revenu tout seul. La police arrive ensuite pour disperser tout ce petit monde. Et voilà que les violences reprennent de plus belle, cette fois entre jeunes et policiers.

Sur le trottoir, un policier lance une grenade de désencerclement. La dispersion qui était en marche devient alors une cohue désordonnée. « On courait dans tous les sens, on n’y voyait rien, c’était en pleine route, il y avait des voitures, des enfants au milieu de cette centaine de personnes, c’était hyper dangereux. » Celui qui raconte s’appelle Idriss, il a 19 ans. Il est livreur pour un restaurant et habite le quartier Youri-Gagarine, un des rares quartiers populaires de Levallois.

Des policiers, des jeunes qui courent…

Idriss finit par rentrer au quartier. Il y a retrouve quelques amis, avec qui il discute de ce qu’il vient de se dérouler. C’est encore tout frais mais ils en parlent déjà au passé. La pression retombe doucement. Dix ou quinze minutes se sont écoulées depuis la dispersion. Et puis, Idriss s’apprête à rentrer quand deux voitures de police arrivent en fonçant. « Avec mes potes on s’est immédiatement dit : ‘si c’est pour nous, on court’. On n’avait rien à se reprocher mais on savait qu’ils n’avaient attrapé personne, qu’ils voulaient se venger. Ils étaient hyper agressifs, roulaient très vite et très brusquement. Bref, on ne s’est pas trompé : ils se sont arrêtés pile devant nous. Alors on a couru. Moi, malheureusement, je me suis fait attraper. »

Liam* est un « grand », comme on dit, un de ces grands frères dont la voix porte au quartier. Au lendemain du match, il a tweeté sa colère. C’est comme ça que nous l’avons contacté. Il nous raconte que la plupart des jeunes qui disputaient ce match, il les a vu grandir. Au moment de l’interpellation, Liam était à son balcon. Il voit Idriss courir, se faire attraper, prendre un coup et tomber KO. « Ils l’ont tout de suite menotté alors qu’il était en détresse respiratoire, sur le dos. Normalement, quand tu vois qu’une personne ne respire pas tu le mets en PLS (position latérale de sécurité, ndlr), tu lui enlèves les menottes… C’est la base du premier secours. »

Autour d’Idriss, un petit groupe se forme. Des garçons, des filles du quartier. La plupart dégainent leurs smartphones et la scène arrive vite sur les réseaux sociaux. « Un excellent réflexe » d’après Amal Bentounsi, fondatrice du collectif « Urgence notre police assassine » : « C’est exactement ce qu’il faut faire : filmer, diffuser, relayer, d’autant que c’est dans nos droits. »

Sans ces images, je ne suis pas sûr qu’on m’aurait cru

Les personnes qui filment sont de nouveau gazées. Pendant ce temps-là, Idriss est au sol. Il respire très mal et perd connaissance : « C’est flou dans mon esprit mais je sais que je me suis laissé faire, je ne me suis pas débattu. Je savais que c’était peine perdue face aux quatre policiers. Par contre, ce dont je me souviens, c’est que ma tête a frappé fort le sol. J’ai convulsé et la suite, je l’ai vue en vidéo. D’ailleurs, je remercie les personnes qui ont filmé. C’est un peu humiliant pour moi d’apparaître comme ça publiquement parce que je suis dans une situation de faiblesse mais sans ces images, je ne suis pas sûr qu’on m’aurait cru. »

Liam poursuit son récit. « Ensuite, il a été traîné sur une cinquantaine de mètres, jusqu’à la fourgonnette. » Dans la voiture, Idriss reprend connaissance : « Dès que j’ai repris mes esprits, je leur ai demandé pourquoi est-ce qu’ils avaient fait ça, pourquoi ils avaient été si violents. Ils m’ont répondu ‘ferme ta gueule’ et m’ont menacé de recommencer. Alors j’ai préféré me taire, ça ne servait à rien de parler avec eux. »

Direction le commissariat de Levallois, sans escale ni détour par l’hôpital. On lui propose de voir un médecin présent au commissariat. Il accepte : « J’avais repris conscience mais je ne me sentais pas au top de ma forme. » Une chute de sa glycémie est détectée. On lui prescrit donc un verre d’eau sucrée. Alors qu’Idriss a jeûné toute la journée, on lui donne finalement dans la soirée une brique de jus et quelques biscuits en guise de repas.

Il est alors placé en garde à vue pour outrage à agent. Textuellement, un outrage est « un acte commis à l’égard d’une personne chargée d’une mission de service public, en lien avec ses missions, et qui nuit à la dignité ou au respect dû à sa fonction. »

Idriss reconnaît avoir « haussé le ton » face à une policière : « C’était au moment où ils ont lancé une bombe lacrymo mais c’est tout, je pense que c’est par rapport à ça qu’ils ont sorti l’outrage mais c’est tout. » Pour confronter les points de vue, nous avons contacté le commissariat de Levallois, le parquet de Nanterre et la DTSP (direction territoriale de la sécurité de proximité, ndlr). Personne n’a souhaité répondre à nos questions.

Nous avons donc discuté avec l’UNSA, un syndicat policier. Là encore, refus catégorique de commenter l’affaire. Alors, à défaut, on a essayé de comprendre ce qu’est l’outrage et si, finalement, ce n’était pas un bon motif fourre-tout pour justifier de certaines interpellations un peu chevaleresques. Réponse du syndicat : « Ce n’est pas nous qui qualifions l’outrage, il est en vertu du code pénal. A partir du moment où on considère qu’il y a outrage, on procède à l’interpellation des personnes. Oui, c’est sur la base d’un jugement mais dans la vie, le jugement est pour tout. L’interpellation ne se fait pas arbitrairement. Elle se fait parce que les gens sont en infraction. Ce n’est pas le fonctionnaire qui interprète une situation mais la personne qui se met en difficulté et qui prend la liberté de commettre un crime ou un délit. »

Je n’appelle pas ça une arrestation mais une agression

Idriss est donc placé en garde à vue sauf que sa famille n’est pas au courant. Etant majeur, l’appel à sa famille n’est pas automatique. « Je ne leur ai pas demandé non plus, reconnaît-il. Quand on t’ordonne de fermer ta gueule, tu essayes de te faire tout petit en fait. »  Sauf que les vidéos de son interpellation se propagent très rapidement sur les réseaux. Sa famille est informée, sa maman s’inquiète. Ni une, ni deux, la voici au commissariat. Une première fois avec les deux petites soeurs d’Idriss. On lui explique qu’elle ne pourra pas voir son fils. Elle ne sait pas s’il est à l’hôpital ou au commissariat. Elle ne sait pas ce qu’il s’est véritablement passé. Elle veut voir son fils. On lui refuse. Elle rentre donc chez elle puis y retourne de nouveau dans la soirée avec Dany*, le cousin, considéré comme le grand frère d’Idriss : « Cette histoire est surréaliste. Moi je n’appelle pas ça une arrestation mais une agression. »

Dany leur demande de faire appel à leur coeur. « Je leur ai expliqué qu’une maman ne pouvait pas dormir comme ça sans savoir comment allait son enfant, raconte-t-il. Il faut savoir qu’à ce moment-là, on a juste vu les vidéos où il est inconscient, où il convulse. A ce moment-là on nous dit qu’il va bien mais on ne sait pas si c’est vrai, on a zéro preuve, c’est horrible de penser comme ça mais c’est ce qu’on avait dit à la famille d’Adama Traoré. »

Les agents de police finiront par assurer qu’Idriss va bien et qu’il passe la nuit au poste. Une nuit blanche pour la maman. Dany vit des heures bien longues, lui aussi : « On passe la nuit à cogiter, on pense au pire, on espère qu’il va bien. » Idriss sera finalement libéré le lundi midi avec une poursuite pour outrage, c’est-à-dire une amende de 300 euros à régler et une convocation du délégué du procureur, en décembre prochain.

Le jeune homme a décidé de reprendre le cours de sa vie le plus rapidement possible. Dès le lundi soir, il avait repris le travail. Sa maman a eu plus de mal à s’en remettre : « Elle est plus craintive quand je sors. Quand elle voit la police, elle m’appelle et me prévient automatiquement. » Il explique qu’il essaye de ne pas trop y penser « mais parfois, je me dis que j’ai de la chance d’être encore là. J’aurais pu avoir de grosses traumatismes, tomber dans le coma… J’aurais pu mourir. »

Une interpellation spectaculaire, du tutoiement, des insultes, des violences, une maman qui s’inquiète, des potes révoltés et un traumatisme qui reste… Mais pas d’enquête, pas de plainte et une vie qui reprend comme si de rien n’était. Idriss s’ajoute à la longue liste de ceux qui ont pris de plein fouet la violence des relations entre la police et les jeunes des quartiers populaires. Tristement banal.

Sarah ICHOU

*Le prénom a été modifié.

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