A 14h45, à peine sorties du bus qu’un torrent d’eau (pas d’autre mot) s’abat sur nos têtes. Quelques minutes dehors pour chercher l’entrée de la salle, et nous voilà complètement trempées. Une tentative nous conduit au premier étage du bâtiment. Nous attendons plusieurs minutes devant des portes automatiques à moitié fermées. Devant, un cordon de sécurité. Un homme finit par nous faire signe par une fenêtre puis vient à notre rencontre, sur le perron. C’est ici, pour le meeting du Rassemblement national ? Rien n’est fléché, il faut redescendre, tourner à gauche, et traverser le parking. Une dame arrivée derrière nous peste ​: « Ah, c’est pas franchement indiqué ». ​Sur le chemin, elle grommelle sur le ton de la semi-plaisanterie. « On a connu mieux… ».

Effectivement, difficile de projeter un meeting politique dans ce bâtiment de taille moyenne qui ressemble davantage à une salle des fêtes municipale. Surtout lorsque pour accéder au lieu, nous traversons une petite cour décorée par un gazon synthétique vert fluo et arborée de quelques bambous. A peine passées la porte, nous nous faisons gentiment fouiller par deux femmes, la cinquantaine, plutôt aimables et accueillantes. L’une de nous a une bouteille de Perrier dans son sac, une des deux femmes l’arrête : ​« Pour la bouteille, buvez une gorgée d’abord et je vous laisse entrer ». Rire très gêné de ladite blogueuse. Néanmoins, elle dévisse le bouchon et s’exécute. La voie est libre.

Il s’agit désormais de s’installer discrètement dans la pièce et d’observer ce public peu hétéroclite. Beaucoup d’hommes, retraités, quelques femmes, dans la cinquantaine, et des jeunes qui s’affairent principalement autour du stand de merchandising qui propose des t-shirts « Génération nation ». Leur couleur ? Bleu marine. Notre voisin, la cinquantaine porte un chapeau noir et des bottes de cow-boy. Il échange avec les rangs autour de lui à propos de sa collection d’affiches de Jean-Marie Le Pen et ajoute des ​« Tu les as les autocollants ? »​. Il se revendique militant du FN depuis ses vingt ans, étrille quelques candidats et personnalités politiques à coup de petites phrases, pour patienter. Quelques regards s’attardent sur nous. Déjà, les quelques drapeaux français disposés sur les sièges par le service de communication s’agitent dans la pièce, plutôt basse de plafond.

« C’est bon d’être à la maison ! », lance Bardella

Il est 15h, et après que le « propriétaire de la Smart garée devant le parking » a été sommé de « changer de place pour des raisons de sécurité », les allocutions s’enchaînent, rapides et succinctes. Trois discours sans surprise, bâtis sur les piliers classiques de l’extrême-droite et à même de galvaniser le cœur de l’électorat présent. Trois quarts d’heure qui se répartiront entre Sébastien Jolivet, délégué départemental RN de Seine-Saint-Denis, Mathilde Androuët, 22è​me colistière et Jordan Bardella, la tête de liste et la tête d’affiche du jour. Le décor est planté dès l’introduction de Sébastien Jolivet : « Bienvenue à Bobigny, bienvenue en Seine-Saint-Denis, bienvenue en France ! ».

Puis les mots « communautarisme », « islamisme », « submersion migratoire » et « hyper-délinquance » seront lâchés, facilement, et ne quitteront plus leurs bouches. Ils auront même un franc succès dans l’auditoire. Mathilde Androuët parlera d’Europe et de sa course à « toujours plus de consommateurs, toujours plus de standardisation », mais insistera sur un curieux élément : l’adhésion de la Turquie. Elle argue qu’« avec nous, la Turquie n’entrera pas dans l’Europe. Elle n’a rien à y faire et nous n’avons rien à lui offrir ». Applaudissements nourris de la salle tandis que nous nous regardons interloquées. Les négociations d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne sont gelées depuis novembre 2016. Pas franchement le sujet le plus chaud de la campagne.

Jordan Bardella monte au pupitre en dernier. « C’est bon d’être à la maison ! ». Effectivement, né à Drancy, il a grandi dans le 93, y a fait ses gammes politiques, notamment en commençant par coller ses premières affiches pour « Marine » dans le quartier des Bosquets à Montfermeil. Il mentionne le moteur de son engagement : « J’ai vu ma mère finir le mois avec quinze euros ». Et ce sera ce constat d’injustice sociale et de matraquage fiscal qui le poussera, selon lui, à devenir élu local, puis à tenter la législature nationale (battu en 2017) et aujourd’hui la législature européenne en invitant son public à faire du vote du 26 mai un vote de sanction à l’encontre du gouvernement.

L’islamisme radical, la Turquie et les prénoms arabo-musulmans

Comme le vaste échiquier de la droite aujourd’hui s’évertue à parler de racines chrétiennes de la France et de l’Europe, permettez-nous le parallèle facile suivant. Ainsi, si les voies du Seigneur sont impénétrables, les voies électoralistes peuvent s’apparenter à l’inverse à enfoncer des portes largement défoncées par ses prédécesseurs. Bardella n’échappera pas à cette règle, se référera à l’ouvrage de Jérôme Fourquet, directeur du pôle opinion de l’IFOP, L’Archipel Français, insistera lourdement sur la proportion grandissante du nombre de prénoms arabo-musulmans donnés en France, et particulièrement en Seine Saint Denis, poursuivra sur les petites filles de six ans voilées (« pour nous c’est, c’était et ça sera toujours non »). Manifestement, Jordan Bardella n’a pas lu cette récente étude de l’INED qui indiquait que « seuls 23 % des enfants de la troisième génération portent un prénom arabo-musulman ».

Il raillera les journalistes et ses adversaires qui lui opposent son origine italienne en pensant pointer là sa grande contradiction. Il la balaye d’un revers de main : « Mes parents sont issus d’une immigration qui s’est intégrée, qui s’est assimilée, qui parlait français à la maison, qui aimait la France ». Sa conclusion sera sans appel quelques phrases plus tard. « Lorsque nous arriverons au pouvoir, nous mettrons l’islamisme radical à genoux ! ». Rideau. Marseillaise. Invitation au pot de l’amitié (c’est-à-dire le petit buffet disposé au fond de la salle).

Et l’électorat de Bardella, il en dit quoi, de son candidat ? Assis à une table qui s’effondra subitement quelques minutes plus tard, un auteur vend et dédicace son livre, intitulé Le Choix souverainiste, les cinq blocages à faire sauter pour redresser la France, préfacé par Marine Le Pen. Chef d’entreprise, il parle volontiers de son livre et de son engagement au RN. Autour de nous, des murmures, « il faut se serrer les coudes contre l’islamisme ».

Bardella, il communique bien avec les jeunes d’ici

Nous discutons avec deux jeunes, à peine la vingtaine, qui ne nous donneront pas leurs prénoms. La jeune femme, mains dans les poches de son sweat, parle de son intérêt pour la politique, dit qu’elle s’est penchée sur plusieurs partis avant d’estimer que le RN est ce qu’il y a de mieux pour « notre pays ». Le jeune homme précise qu’il a tenu à venir car pour lui la Seine-Saint-Denis est le département le plus mal-aimé de France. Ses grands-parents y habitent encore. Il pèse ses mots et fait attention à ses tournures de phrases.

Nous croiserons Danielle Oger, candidate aux législatives de 2017 face à Manuel Valls dans l’Essonne, notamment. C’est ainsi qu’elle se présente. « Auprès de Marine depuis 2011 », elle parle de Jordan Bardella comme une évidence pour le parti. « Il communique bien avec les jeunes d’ici », analyse-t-elle. Elle se surprend de la petite taille de la salle, elle est habituée à des meetings plus grands. Puis, spontanément, elle nous dit qu’elle sait que ce n’est pas « tout le monde qui crée des problèmes », d’ailleurs en bas de chez elle « il y a un couple de Tunisiens, ils ont élevé deux enfants, comme ça » elle lève le pouce et cligne d’un œil. Happée par une demande de photo, elle s’éclipse, souriante.

Nous prenons le chemin de la sortie et notre route croise le chemin d’Emmanuel, un octogénaire très volubile. Ancien trotskiste, il a parcouru le spectre des partis politiques avant de se rendre « timidement » au meeting du Front National qui s’est tenu salle Wagram, en 2012.Il nous demande « Ah, vous êtes du Bondy Blog ? » Acquiescement. « Je ne les connais pas beaucoup, mais je ne les voyais pas comme ça ». Evidemment, nous demandons de poursuivre son avis. Réponse : « Pour moi c’est une bande d’affreux ! ». Avant de nous éclipser, il nous glisse : « Je ne suis même pas français, je suis de nationalité allemande ! ».

Nous sommes sur le départ, Bardella aussi. Il nous voit et nous accorde une minute. Nous l’interrogeons sur sa définition de l’Europe. Il sépare construction européenne, âgée de plus de six décennies et Europe, veille de plusieurs millénaires. Pour lui, « l’Europe a inventé les nations » et faire l’Europe sans les nations ne lui parait pas concevable. Il ne définit pas sa liste comme anti-Europe, mais contre « cette Europe-là » et cite deux exemples : celle qui a des conséquences sur la vie des agriculteurs ou encore celle qui impose « la relocalisation des migrants dans les villes et villages français ». Cela se décide à Bruxelles et voilà pourquoi il veut s’y rendre. Sur l’après-élection, il élude « Mon horizon, c’est le 26 mai à 20h. Et le 27 au matin, en me réveillant, on verra ».  Son garde du corps l’escorte dehors. D’ici là, il y a la campagne à terminer et le soupçon d’emploi fictif qui pèse sur sa tête presque autant que les lourds nuages gris qui recouvraient le ciel balbynien à gérer.

Nous sortons aussi, enfin, il est 16 heures passés. La pluie a cessé, mais il fait sacrément froid pour un mois de mai. Mais nous nous demandons sérieusement si ce n’est pas ce que nous avons entendu qui nous a glacées, aussi.

Eugénie COSTA et Anne-Cécile DEMULSANT

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