Ce lundi 10 novembre à 20 heures, environ un mois après le début de la mobilisation des gilets jaunes, le président Emmanuel Macron s’est adressé aux Français dans un discours télévisé de 12 minutes où il a décrété un « état d’urgence économique et sociale ». Une intervention attendue, deux jours après l ‘ « acte IV », quatrième samedi de mobilisation des gilets jaunes, qui a rassemblé 136 000 personnes à travers la France, selon le ministère de l’Intérieur. Un contexte difficile pour le président et le gouvernement : depuis un mois, la cote de popularité du président est en baisse ; cette semaine, elle est descendue au-dessous de la barre des 20%, avec une popularité du président à 18%, selon un sondage YouGov publié jeudi dernier, et 21% pour le Premier ministre. 

Dès le début de son discours, le président rappelle et condamne les violences qui ont accompagné la mobilisation des gilets jaunes. Ces derniers jours, différents médias ont largement relayé des images de voiture brûlées et de la dégradation de l’Arc de triomphe, où des statues ont été brisées et sur lequel on a pu lire des tags comme « Macron démission ». Ce samedi, 2000 personnes ont été interpellées, la moitié à Paris, et 1700 personnes ont été placées en garde à vue.

Pour le président, ces violences sont « inadmissibles » et il n’aura pour elles « aucune indulgence ». « J’ai donné en ce sens au gouvernement les instructions les plus rigoureuses, » affirme-t-il, sans entrer dans le détail.

Pas un mot sur les violences policières survenues ces derniers jours et les manifestations scandalisées d’élèves, parents et personnels enseignants qui les ont suivies. Pourtant, ces derniers jours, les images des violences commises par les forces de l’ordre ont fait le tour des télévisions mondiales et enflammé les réseaux sociaux : en fin de semaine dernière, un vidéo montrant l’interpellation de 150 lycéens par des CRS a suscité un tollé : les élèves, dont les plus jeunes auraient 12 ans, étaient vus alignés dans une cour, agenouillés ou dos contre un mur, tête baissée, mains sur la tête. Dans le Loiret et à Garges-lès-Gonesse, deux élèves ont atterri à l’hôpital après avoir été blessés à la tête par des tirs de flashball par des CRS, intervenus lors du blocage de leur lycée et qui auraient tiré de manière indiscriminée sur les élèves, d’après les personnes présentes. « [Macron] est responsable de ce qui relève des force de police. On a vu des choses, comme à Mantes la Jolie, j’aurais aimé qu’il s’exprime là-dessus », fait remarquer sur Twitter la députée LFI Clémentine Autain. Benoît Hamon aussi déplore qu’il n’y ait « Rien dans cette intervention pour la jeunesse qui se bat pour la qualité des études, l’égalité à l’entrée de l’université et contre les violences policières.»

La deuxième partie du discours présidentiel vise à calmer la colère populaire relative à la baisse du pouvoir d’achat. Cette colère-là, le président indique en avoir pris acte : «  je n’oublie pas qu’il y a une colère, une indignation et cette indignation, beaucoup d’entre nous, beaucoup de Français peuvent la partager », affirme-t-il, qualifiant cette colère de « profonde » et indiquant la sentir « comme juste à bien des égards. » Cette colère, c’est un « malaise des territoires, villages comme quartiers où on voit les services publics se réduire et le cadre de vie disparaître ; malaise démocratique où se développe le sentiment de ne pas être entendu, » mais aussi « malaise face aux changements de notre société, à une laïcité bousculée et devant des modes de vie qui créent des barrières, de la distance », affirme le président sans préciser à quels modes de vie il est fait référence. Des formulations vagues qui donnent l’impression que, comme l’horoscope, chacun peut y voir ce qu’il veut.

Concrètement, en réponse aux revendications des gilets jaunes relatives à une revalorisation du pouvoir d’achat, le président a annoncé quatre mesures. La première :  «Le salaire d’un travailleur au Smic augmentera de 100 euros par mois dès 2019 sans qu’il en coûte un euro de plus pour l’employeur. »  Une formulation sibylline et astucieuse, qui à première vue contredisait l’affirmation récente de la ministre du travail Muriel Pénicaud, selon qui une augmentation du Smic, revendiquée par les gilets jaunes, n’était pas envisageable.

En réalité, ce n’est pas tout à fait une augmentation de 100€ du Smic que prévoit le président mais bien une augmentation de 100€ de la somme que touchera le « travailleur au Smic », au travers d’un mix entre une baisse des charges sociales et une augmentation de la prime d’activité, qui n’est cependant octroyée qu’à la condition de gagner plus de 582.92€ –  la promesse ne s’appliquant donc pas aux travailleurs à temps partiel au Smic. L’augmentation de 100€ pour les travailleurs au Smic figurait déjà dans le programme d’Emmanuel Macron, qui promettait que « Tous les smicards qui bénéficient de la prime d’activité » allaient toucher « l’équivalent d’un 13e mois de salaire, soit 100€ nets de plus chaque mois. »

Les trois autres mesures sont l’annulation de la controversée taxe CSG pour les retraités, mais à condition qu’ils touchent moins de 2000€, la défiscalisation des heures supplémentaires, et le versement d’une prime à l’emploi facultative par les employeurs « qui le peuvent ». En revanche, aucune intention de revenir sur l’ISF. Là, le président Macron contredit une affirmation récente d’un membre du gouvernement, cette fois-ci Marlène Schiappa, secrétaire d’Etat à l’égalité femme-homme, qui indiquait pouvoir envisager la remise en place de l’ISF.

Immédiatement, les critiques se sont répandues sur les réseaux sociaux : Eric Coquerel, député LFI, estime sur Twitter que la défiscalisation des heures supplémentaires est « une machine à augmenter le chômage. » Pour le député LR Damien Abad, le président a oublié « deux Frances » : celle des « classes moyennes », et  celle des « territoires »,  qui n’a « rien obtenu ce soir ».

À coups de « je veux » déterminés et quelque peu théâtraux, le président affirme entre autres vouloir que soit pris en compte le vote blanc et que soient impliqués les citoyens n’appartenant pas à des partis dans le débat national.  Le président a prévu de rencontrer les maires, « région par région, pour bâtir le socle de notre nouveau contrat pour la Nation. » 

Parmi les « questions essentielles » qu’énumère le président, la fiscalité, le changement climatique, la mise en question de la centralisation… mais aussi l’immigration : « Je veux aussi que nous mettions d’accord la Nation avec elle-même sur ce qu’est son identité profonde, que nous abordions la question de l’immigration. Il nous faut l’affronter, » affirme le président, sans plus d’explication. Une réouverture surprenante du débat controversé sur l’identité nationale lancé par son prédécesseur Nicolas Sarkozy, et qui a rapidement suscité l’inquiétude chez plusieurs personnalités et organisations, comme l’historienne Mathilde Larrère, qui écrit sur Twitter : « Sarko le retour » ou le président de SOS Racisme, Dominique Sopo, qui a publié un communiqué intitulé « Les immigrés comme bouc émissaire? » où il indique craindre que les immigrés soient jetés « en pâture aux frustrations sociales. »

Ce mardi, le Premier ministre doit présenter au Parlement les mesures décidées par le président. Du côté des gilets jaunes, la mobilisation continue et de nombreux manifestants, pas convaincus, appellent à un acte V.

Sarah SMAIL

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