LA MARCHE. Les jeunes des Minguettes ont lancé la marche il y a 30 ans. Saïd a voulu savoir ce qu’il en reste là-bas et comprendre comment on y vit aujourd’hui. Au gré des discussions improvisées les habitants parlent beaucoup de vie quotidienne et peu d’histoire.

C’est un temps à ne pas voir un gône dehors. La pluie glaciale tombe dru sur les Minguettes. Le refuge le plus proche se trouve à deux pas de l’arrêt du T4 la Darnaise, Boulevard Lénine. Quatre jeunes squattent une cage d’escalier. Au moment de leur rencontre, ils sont un peu réticents à se livrer. « Faut pas que ça soit trop long moi je veux bien répondre, mais je vais bouger dans pas longtemps. Franchement si tu repasses ce soir tu auras 5 ou 6 pélos qui seront chauds pour te raconter leurs vies ici » me répond Oscar, l’un d’entre eux, en regardant son smartphone. L’un de ses acolytes enlève ses écouteurs et me coupe : « Tu vas écrire un livre sur nous ? »

Je leur demande ce qu’ils pensent de leurs vies aux Minguettes. Oscar finalement parle : « Franchement ici je manque de rien, j’ai tous mes potes je suis bien, j’ai pas à me plaindre. Je leur demande s’ils n’ont pas envie de quitter le quartier ». Son ami Emir réplique, ses écouteurs crépitent encore : « On sort partout, regarde là on va partir en ville, on est en caisse on connaît tout Lyon. » Il interrompt son récit pour saluer deux camarades. Émir reprend : « donc, ouais je disais quand t’as une caisse tu bouges partout et même sans caisse regarde t’as le tram depuis 4-5 ans. J’aime bien ce tram et les gens sont à la Part Dieu en 20 minutes franchement y a pire ».

A les entendre, leur vie semble idyllique. Oscar explique en réalité qu’il y a des problèmes certes, mais pas autant qu’on pourrait l’imaginer : « Tu sais les Parisiens, ils sont loin. Ils parlent des Minguettes, ils fantasment sur nous gratuitement ». Des silences gênés ponctuent la discussion. Nous parlons de leurs ambitions, et aussi de leurs inquiétudes éventuelles. Oscar apparaît comme détaché: « Perso je fais ma vie je traîne ici ou dans l’autre cité d’en face je fais rien de mal. J’ai pas plus d’inquiétudes que ça. Ça bosse quand ça peut, ça part en vacances quand ça peut. Sérieux le reste je m’en fous ». Quant aux relations avec la police, une question cruciale dans les quartiers populaires, la réponse est claire. Elles sont tumultueuses explique Oscar « ça c’est des trucs qui ne changeront pas ici. Il n’y aura jamais de bonnes relations avec la police. Il y a des bons flics bien sûr, mais beaucoup trop de cowboys aussi » son camarade Émir approuve par un hochement de tête. Les deux amis ne s’attardent pas plus longtemps. Je leur demande s’ils savent ce qu’il s’est passé il y a 30 ans et s’ils connaissent l’existence de la marche. Emir répond spontanément : « les émeutes de l’époque ! Ça tout le monde sait ». Oscar ne souhaite pas en parler, par désintérêt pour le sujet. « Franchement t’es tombé sur les mauvaises personnes, nous on s’en pète les reins de toutes ces histoires de droit de je sais pas quoi, de politique. On fait notre petite vie nous », ajoute-t-il.

DCIM100MEDIADCIM100MEDIAPour se rendre vers la deuxième tour du boulevard il faut emprunter un chemin goudronné qui passe sur les nombreux carrés d’herbe mal entretenus. Je rencontre 4 jeunes hommes et une jeune femme. Ils m’accueillent avec la même curiosité, et une méfiance qui ressemble plus à de l’amusement. L’allée ressemble exactement à l’autre d’en face, la porte est un peu plus détériorée. Je suis accueilli par un « T’es pas un inspave (inspecteur de police) ? » Le jeune homme qui me pose cette question porte une doudoune trois quart verte qui rend costaud même les plus maigres.

Omar plaisante tout de suite : « Dis-leur aux Parisiens que c’est chaud chez nous ! On peut te ramener ce que tu veux ici ! Steven Seagal on te le ramène ! Steven Sénégal il n’existe pas, mais on te le ramène quand même !». La discussion est moins timide. L’un d’entre eux, Mehdi assure que « chaque habitant des Minguettes peut t’écrire 10 livres sur sa vie, les écrivains peuvent venir ici en cas de manque d’inspiration ! ». L’unique fille du groupe Sonia ajoute : « on est super bien ici, il y a tout ce qu’on veut, tu t’attendais à ce que je te dise quoi ? »

Je leur dit que le quartier peut avoir mauvaise réputation. Omar qui avait l’air de prendre des distances avec la discussion revient à la charge : « Bien sûr ! Des fois ça nous crame. Mais des fois ça nous sert. Tu peux prendre ce que j’ai dis comme tu veux, moi je ne vais pas plus loin sur ce sujet-là ». J’aborde aussi le sujet des relations avec la police. Mehdi me coupe « Oulala ça changera jamais ça je vais pas faire le mec qui taille les flics pour rien. Mais j’ai bientôt trente ans et j’ai l’impression que c’est pire qu’avant. » Pire le jeune homme ressent même une dégradation dans les rapports entre eux et les policiers. « Il y a moins de discussion. C’est plus musclé. Dès qu’il y a le ton qui monte un peu, ils envoient tout de suite les renforts. Je ne sais pas au fond ce qu’ils ont dans leurs têtes. On ne se connait pas. Mais avant, quand j’étais ado, c’était pas direct embrouille, je t’embarque. Le flic prenait le temps, il essayait de calmer la sauce ».

J’évoque ensuite la marche pour l’Égalité et contre le racisme, Sonia me coupe en me disant que ses parents l’ont fait. « Je pense qu’ils étaient vrais. Quand j’en parle avec eux tu sens qu’ils voulaient vraiment que ça change, mais après je pense pas qu’ils ont eu ce qu’ils voulaient ». Mehdi complète les propos de son ami : « C’est un truc qu’on respecte, mais faut pas rêver. Tu sais très bien que les puissants ne veulent pas que tout le monde mange à leurs tables. Il y aura toujours un gars pour tout faire capoter. Je suis peut être pas dans les études, mais je vois les étudiants qui viennent de chez nous galérer. Il y aura toujours quelque chose qui ne va pas pour eux. Même si tu te déchires et que tu fais tout bien ».

Ces quatre jeunes ne s’imaginent pas vivre en dehors des Minguettes, conscients pourtant que ce quartier a une image forte. Mehdi l’explique ainsi, « nous avons tout ce qu’il faut ici. On a aussi tout ce qu’il faut pour y rester c’est peut être ça le problème. Ici on peut être d’une cité différente, mais on reste solidaires dans les coups durs. On se connaît tous. Il n’y a que les nouveaux qui te diront que c’est la merde ici ! ».

DCIM100MEDIAOmar raconte que les Minguettes inspirent la peur. « Moi je sais que j’ai l’étiquette des Minguettes ! Et à part les pelos de Vaulx-en-Velin, tous les quartiers de Lyon nous craignent ». Sonia elle, tient un discours plus apaisé : « Perso, moi je suis tranquille. J’ai des potes partout et je sens pas la crainte. C’est les gamins qui revendiquent les Mingues. Ils crament des petites poubelles pour se sentir exister. Mais c’est du cinéma tout ça. On le sait tous. Si ça se trouve le petit qui brûle une poubelle ce soir deviendra architecte demain ». Mehdi surenchérit : « C’est une connerie de revendiquer le quartier, personne ne peut être représenté par son quartier et un quartier ne représente personne. »

Surpris, je leur demande si leur quotidien est aussi tranquille qu’ils le dépeignent. Mehdi me contredit, « attends je te dis pas que ça crame pas, qu’il n’y a pas de problème. Les histoires d’émeutes ou d’embrouille en bas de chez nous c’est une routine, ça ne me choque même pas. Par contre si je vois une caisse cramer dans Lyon 6e là je ne vais pas comprendre ». Omar raconte n’avoir « le mors (en vouloir) contre personne ici, sauf les flics et les journalistes que tu vois arriver quand ça pète. Ils viennent mettre de l’huile sur le feu pour nous cramer encore plus ».

Mehdi relativise « Ce n’est pas Baghdad ici ! Heureusement, on passe de très bons moments entre nous. Des fois c’est moins marrant, mais comme je te le disais tout à l’heure j’ai des potes à la campagne dans l’Ain et c’est parfois plus hard que chez nous ». Sonia assure bien se sentir aux Minguettes même si elle a l’impression que la mairie ne fait pas grand-chose. La jeune femme qui porte des chaussons roses dit s’accommoder de la réputation parfois difficile du quartier. Mehdi établit un rapprochement avec … Bondy : « J’ai un pote qui habite là-bas et c’est à peu près la même chose non ? ».

Saïd Harbaoui

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