« On va y aller ensemble, main dans la main, et c’est moi qui vais regarder d’abord. » Il est 9 heures 30 et Alicia échafaude déjà quelques stratégies avec ses deux copines, Liticia et Mimi. Les trois jeunes filles ont passé l’année à préparer le baccalauréat ES au lycée Maurice-Utrillo de Stains. Ce vendredi, c’est à Saint-Ouen, au lycée Auguste-Blanqui, qu’elles viennent connaître la réponse fatidique : ont-elles, oui ou non, obtenu leur bac ?

En attendant, une foule d’adolescents s’agglutine face à la grille. Certains préfèrent s’isoler, comme Nasrallah. Le garçon de 18 ans est dans un square, plus loin, avec une vue imprenable sur la grille du lycée. Ecouteurs dans les oreilles, à l’ombre sous un arbre, il confie : « J’écoute de la musique classique pour arrêter de stresser ». Ce qui  l’angoisse le plus, ce n’est pas le bac en lui-même, mais la perspective que certaines de ses notes n’aient pas été transmises en raison de la grève des enseignants.

Il n’y a pas que des élèves qui attendent. Romain Testard est venu stresser avec ses élèves, les conseiller aussi. Un casque de vélo accroché à son sac à dos et des lunettes de soleil noires façon randonneur, l’homme d’une quarantaine d’années enseigne les sciences économiques et sociales (SES) au lycée Suger à Saint-Denis. Pour lui, ce jour est aussi important pour ses élèves que pour lui-même car c’est le résultat de trois ans de travail. Il l’assure, pourtant : il n’est la ni pour son ego ni pour les statistiques, juste pour la fierté de voir ses élèves réussir.

Ismaël fait le tour du lycée comme un joueur de foot qui vient de marquer un but

« Je m’en bats les c… ! Ah, sa mère ! Sa grand-mère ! » Ousmane a la rage. Il traverse la cour de récréation comme une balle, met un coup dans une des portes battantes puis quitte l’établissement. A quelques mètres de là, Ismaël fait en courant le tour de la cour de récréation, les bras levés comme un joueur de foot qui célèbre un but décisif. « Je l’ai eu ! Je l’ai eu ! Je l’ai eu ! » A 18 ans, le jeune lycéen de Blanqui vient d’apprendre qu’il a obtenu son bac pro gestion-administration.

Contraste saisissant de ce type de journées… Dans le hall couvert du lycée, séparant l’extérieur du bâtiment de la cour de récréation, une jeune fille est en pleurs. L’échec ? Non, non. En s’approchant, on comprend qu’elle n’a même pas encore vu les résultats. Deux de ses copines la réconfortent déjà. L’une d’elles la regarde droit dans les yeux et tente de la remettre d’aplomb : « Ça va aller ! Respire ! ».

Une autre jeune fille saute dans les bras de son père et son petit frère, venus l’accompagner. Le papa, cheveux poivre et sel et short gris, a le sourire des grands jours, celui des bonnes nouvelles. Le petit frère également. Moment de communion familiale de courte durée : la jeune fille reprend vite son téléphone portable pour annoncer la bonne nouvelle au reste de ses proches.

Le téléphone est partout dans cette matinée si attendue par les élèves. On snappe, on appelle, on textote… Les bruits s’entremêlent, on crie, on pleure. Nous, on ne sait plus qui regarder, qui aborder. L’instant est comme figé. Une jeune fille « twerke » en chantonnant : « Mention assez bien, assez bien ! » A intervalles réguliers, des cris « Je l’ai ! » On retombe sur Romain, le prof de SES de Suger. Il est heureux face à tant d’émotion et confie fièrement : « La différence entre les quartiers populaires et les quartiers bourgeois c’est qu’ici les résultats du bac, c’est un vrai moment collectif ! Ici, on savoure ensemble ! » 

Si ça se trouve, j’ai mon bac, là !

On se console tous ensemble, aussi. Une maman prend sa fille dans ses bras. Une lycéenne, plus loin, pleure à chaudes larmes. Face à un de ses professeurs, elle dit toute sa colère. Certaines de ses copies ont été retenues, les notes qui figurent sur son relevé ne sont que provisoires et sont issues de ses bulletins de l’année. Face à l’élève, qui culmine à un bon mètre quatre-vingt-dix, son professeur explique, la tête levée : « Écoute, si tu fais partie des élèves dont les copies ont été retenues, tu connaîtras tes résultats dès lundi et si ça se trouve, tu auras des meilleurs résultats ! » La lycéenne sèche ses larmes au fil des mots de son professeur. Les deux enchaînent et parlent stratégie. « Tu dois vraiment choisir les matières où tu as le plus de chances de grappiller des points ! »

Plus loin, une enseignante gréviste au lycée Utrillo explique : « J’ai fait partie des enseignants qui n’ont pas rendu les copies car je suis contre le fait qu’on lance des réformes sans engager un dialogue social avec les élèves, les enseignants, les parents d’élèves. J’ai gardé 90 copies, soit la totalité de mon paquet ». Et les élèves, assurent-elles, la soutiennent dans cette démarche.

Ce n’est pas l’impression que donne Karim, le visage dépité. Cet élève de terminale au lycée Voillaume d’Aulnay-sous-Bois doit passer au rattrapage, lundi. Lui aussi a été victime de la rétention des copies par certains profs. Alors, le jeune homme enrage un peu, accuse. Il finit tout de même en souriant : « Si ça se trouve, j’ai mon bac, là ! »

En quittant l’établissement, on retrouve Ousmane qui avait quitté précipitamment le lycée sous des pluies d’insultes. Il marche seul, son relevé de notes à la main, en direction du métro Garibaldi. Pour lui, c’est la deuxième année qu’il va vivre les rattrapages. À l’âge de 19 ans, il aimerait enfin pouvoir décrocher son bac pro gestion-administration. Avec 9,04 sur 20, il n’est pas si loin de son but ni de la marche d’après, un BTS gestion qu’il souhaite obtenir. On lui demande : « Tu vas faire quoi, là, tout de suite ? » Réponse du tac-au-tac : « Bah je vais réviser les maths ! » Finalement, il ne s’en fout pas.

Mohamed ERRAMI

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