« Mon fils de 18 ans n’est pas scolarisé. Avant il était à l’école à Massy Palaiseau, puis il a été au collège à Massy. Après que le camp a été cassé, on est parti. Quand on était à Villeneuve-le-Roi, il n’y avait plus d’école. Le maire ne voulait pas inscrire les enfants. (…) Il avait 16 ans. Puis il m’a dit « Maman, ça me dégoûte, chaque fois que je me fais des amis, que les profs sont contents de moi, on doit partir et je dois encore changer d’école, je ne veux plus y retourner. » il s’est arrêté l’année dernière ». Ce témoignage est celui de Denamarca, mère de 5 enfants. Il illustre toutes les difficultés auxquelles sont confrontées les familles qui vivent dans des bidonvilles : la précarité, les expulsions à répétition, le contexte familial et parfois le refus du maire de scolariser les enfants Roms (le cas de Saint-Ouen est un exemple récent).

96 % des 16-18 ans sont déscolarisés

Le Collectif pour le Droit des Enfants Roms à l’Éducation (CDERE) est à l’origine de cette étude sur la scolarisation des adolescents en bidonvilles et en squats, une population particulièrement vulnérable, stigmatisée et sujette à de très nombreuses discriminations. Objectif : démontrer les obstacles dans l’accès à la scolarité. Le résultat principal de cette enquête met en avant l’absence de scolarisation pour plus de la moitié des jeunes âgés entre 12 et 18 ans. Un taux de scolarisation largement supérieur à celui de l’ensemble national qui n’est que de 7%, selon le CDERE citant une étude de la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (DEPP) de 2013. Le phénomène touche particulièrement les 16-18 ans, le taux de déscolarisation atteignant 96% dans cette tranche d’âge. Leur situation familiale et leur désir d’entrer dans la vie active plutôt que de continuer à aller à l’école sont les principaux facteurs d’abandon.

Pour obtenir ces chiffres, le CDERE a mené une étude auprès de 161 jeunes vivant dans 34 bidonvilles et squats de novembre 2015 à juillet 2016. Des jeunes contraints de vivre dans une extrême précarité, majoritairement originaires de Roumanie et de Bulgarie, qui se reconnaissent souvent comme Roms ou désignés comme tels. Leur expérience commune est l’exclusion du système scolaire, la stigmatisation et la précarité socio-économique.

Des jeunes invisibles

« S. est arrivé en France à l’âge de 5 ans, en 1994 avec ses parents. Il a vécu près de 20 ans dans des bidonvilles en Île-de-France et n’a jamais été scolarisé ». La situation de ce jeune garçon est loin d’être un cas isolé. Le CDERE dénombre 13 jeunes sur 161 qui ne sont jamais allés à l’école de leur vie, que ce soit dans leur pays d’origine ou en France. Ce sont majoritairement des garçons, âgés entre 16 et 18 ans, en France depuis 2 ans en moyenne, qui n’ont jamais été scolarisés alors même qu’ils devraient bénéficier de dispositifs spécifiques.

Le rapport du CDERE démontre que l’invisibilité de ces jeunes est révélatrice d’un système discriminatoire qui les exclut et amplifie la stigmatisation dont ils sont l’objet. Pour les jeunes filles, le rapport évoque l’enjeu de la scolarisation qui favorise un retardement de l’âge du mariage. Les mariages précoces contribue à leur exclusion et de celle de leurs familles.

Ces jeunes ont tous connu une rupture dans leur cursus scolaire, due à la migration, à des refus administratifs ou à des expulsions de leurs lieux de vie en France. Cela met en question la continuité et l’effectivité de l’accueil à l’école pour ces jeunes. Exclus du système scolaire, ces jeunes le sont aussi de la formation et de l’emploi.

Une scolarisation décalée

Pour ceux qui parviennent à être scolarisés (75 jeunes interrogés sur 161, soit 47%), le Collectif parle d’une « scolarisation décalée ». 41 jeunes scolarisés sont en classe UPE2A (55%), ce qui signifie qu’ils reçoivent un enseignement linguistique spécifique. L’enquête note un décalage entre le niveau scolaire attendu selon l’âge et leur niveau de scolarisation effectif. L’étude étant réalisée chez les jeunes ayant 12 ans et plus, tous devraient avoir au minimum le niveau de la 5ème, or 31% sont en dessous. Le décalage s’accroît ainsi avec l’âge : 13% sont en 4ème quand 20% y seraient attendus compte-tenu de leur âge ; puis 7% sont actuellement en 3ème quand 30% y seraient attendus.

Ces jeunes se trouvent ainsi dans des classes où ils sont les plus âgés, ce qui peut être un facteur d’accentuation des discriminations ou de rejet. Ce phénomène de « décalage » est d’ailleurs noté pour tous les enfants allophones, en particulier pour ceux et celles inscrites au collège : près des deux tiers des collégiens allophones sont en décalage par rapport à leur classe d’âge, la majorité d’un an (67%) puis de deux (26%) ou trois ans (7%).

Le droit à l’éducation bafoué

« Le droit à l’éducation est un droit fondamental en France et une obligation pour tous les enfants de 6 à 16 ans. Ce droit s’arrête là où commence le bidonville », dénonce le Collectif pour le Droit des Enfants Roms à l’Éducation. Et de rappeler l’Article 13 du Préambule de la Constitution de 1946 : « La Nation garantit l’égal accès de l’enfant et de l’adulte à l’instruction, à la formation professionnelle et à la culture. L’organisation de l’enseignement public gratuit et laïque à tous les degrés est un devoir de l’État ». Ou encore la Convention internationale des droits de l’enfant (CIDE) et la loi française à travers la Constitution et le Code de l’Éducation qui énoncent clairement le droit à l’éducation et à ’instruction pour tous les enfants sans distinction de sexe, d’origine ou de nationalité. La situation actuelle des jeunes vivant en bidonvilles et en squats est en totale contradiction avec ces principes.

En janvier 2016, le Comité des droits de l’enfant des Nations Unies, inquiet, émettait un série de recommandations sévères vis-à-vis de la France. Il engageait le pays à « respecter ses obligations internationales en ce qui concerne les expulsions forcées et l’encourage dans ses efforts visant à intégrer les enfants roms et leur famille ». Le Comité soulignait déjà que certains groupes d’enfants, dont les enfants et adolescents vivant en bidonvilles, « ont du mal à entrer, à rester et à revenir dans le système éducatif... », et recommandait à la France « de garantir à tous les enfants le droit à l’éducation sans discrimination ». Force est de constater que l’on est encore très loin du compte.

Leïla KHOUIEL

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