Le Bondy Blog : Jean-Michel Blanquer a affirmé hier : « Mon approche personnelle est que toute personne accompagnant les élèves est en situation d’être ce qu’on appelle un collaborateur bénévole de service public autrement dit qu’il doit se conformer à un certain nombre de devoirs ». A la question « pas de voile pour les accompagnatrices?« , le ministre a répondu « normalement non« . Quelle est votre réaction ?

Michel Lussault : Je ne suis plus étonné de rien. Je continue de penser que le ministre est surtout préoccupé d’adresser des signes à une partie de ceux qu’il estime être l’électorat qui soutient sa politique. Lors de cette interview, Jean-Michel Blanquer a multiplié les annonces qui sont pour certaines extrêmement curieuses comme quand il dit qu’il faut remettre de l’enseignement moral et civique alors que cela existe déjà ! Même chose s’agissant des textes sur l’interdiction des téléphones portables dans les établissements qui existent aussi déjà ! Quant au fait religieux, c’est aussi un sujet enseigné depuis des décennies notamment dans les programmes d’histoire. Il y a une obsession à vouloir communiquer à tout prix. Ces propos sur les mères d’élèves voilées ne me surprennent pas.

Le Bondy Blog : Qu’en pensez-vous sur le fond ?

Michel Lussault  : Cela m’attriste beaucoup. Je pense que cela fait partie d’une tendance générale depuis quelques années à exaspérer le débat sur des questions secondaires, qui sont pourtant traitées au cas par cas par des équipes pédagogiques. Je ne considère pas que les parents d’élèves lorsqu’ils sont bénévoles en sorties scolaires sont à traiter comme des agents du service public. D’ailleurs, un collaborateur bénévole de service public, cela n’existe pas. La seule situation qui peut être discutée c’est lorsqu’un parent est élu d’un conseil où il représente l’établissement dans une réunion institutionnelle, et encore. Faut-il rappeler que la loi sur la laïcité n’interdit pas l’expression religieuse des adultes ? Aller vers l’idée selon laquelle les parents sont des collaborateurs bénévoles de service public est de mon point de vue intenable. En 2013, le Conseil d’Etat avait déjà dit que ces parents ne sont pas des collaborateurs mais des usagers et renvoyait au cas par cas.

Le Bondy Blog : On est loin des propos tenus par Emmanuel Macron en juillet 2016 en plein début de campagne électorale à la Mutualité à Paris : « Je ne crois pas pour ma part qu’il faille inventer de nouveaux textes, de nouvelles lois, de nouvelles normes, pour aller chasser le voile à l’université, pour aller traquer ceux qui lors des sorties scolaires peuvent avoir des signes religieux ».

Michel Lussault : Oui et j’avais trouvé cela positif de sa part. Mais c’est lui le chef, s’il veut remettre le ministre dans les clous, c’est à lui de le faire. Mais lorsqu’on voit le communiqué de Marine Le Pen qui voit dans la politique menée par Jean-Michel Blanquer une victoire de ses idées, en tant qu’agent du service public et attaché au développement de notre éducation, je ne pensais pas un jour pouvoir lire cela.

Le Bondy Blog : Vous a-t-on déjà fait remonter des situations problématiques concernant des mères accompagnatrices de sorties scolaires portant le voile ?

Michel Lussault : Jamais. Par ailleurs, ma compagne a été longtemps cheffe d’établissement dans l’est lyonnais dans un quartier où vivaient beaucoup de familles d’origine turque avec des mères qui portaient le voile. Il n’y a jamais eu le moindre problème. Les propos de Jean-Michel Blanquer n’ont aucune justification, il n’y a pas le moindre problème à l’école sur ce sujet-là. Si on ne traite pas ces personnes comme des imbéciles ou des terroristes en puissance, cela se passera bien. S’il y a un souci, on discute. Dans n’importe quelle situation problématique, quand on discute, les choses retombent. Le fait qu’elles soient voilées n’empêche pas qu’on puisse discuter avec elles. Je suis pour que l’on laisse tranquille les parents qui accompagnent des sorties scolaires. Je trouverai douteux qu’on empêche ces femmes de s’impliquer dans les projets scolaires, il y aurait là une sorte de condescendance envers elles. Ce n’est pas en ayant des mesures vexatoires qu’on traite un problème, en admettant qu’il existe un problème sur cette question car je pense qu’il n’y en a pas. Je suis athée depuis des générations ; je respecte le droit des personnes à manifester leur liberté religieuse à partir du moment où on respecte la mienne. C’est le prosélytisme qui est interdit y compris le prosélytisme politique d’ailleurs.

Le Bondy Blog : N’y a-t-il pas un risque de marginaliser ces femmes et qu’elles soient incitées à scolariser leurs enfants dans le privé par exemple ?

Michel Lussault : C’est vrai qu’il y a un discours aujourd’hui qui se structure qui est de dire que dans le privé les parents sont mieux considérés que dans le public. En tant qu’agent et défenseur de l’enseignement public, cela me pose problème. C’est sans doute plus urgent de se demander comment on peut faire en sorte que l’enseignement public considère les parents non pas comme des ennemis ou des intrus mais comme des partenaires plutôt que de lâcher les chiens autour d’une question accessoire. On ne fait pas une vraie politique d’éducation en délaissant l’essentiel et en privilégiant l’accessoire.

Propos recueillis par Nassira EL MOADDEM

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