Ils ont entre 14 et 16 ans et habitent Bondy nord. Lorsqu’ils n’ont pas cours, ils tapent le ballon. Avec la main ou le pied, en fonction du terrain, en fonction du moment. Ce n’est plus un secret pour personne, ici et comme dans beaucoup de quartiers, le foot constitue une véritable tradition, transmise de génération en génération : « C’est le sport qui réunit tout le monde », lance Jérémie, qui pratique aussi du handball en club. « En fait, on peut faire d’autres sports à côté mais le foot c’est la base. Quand on n’a rien à faire, on propose un foot et ça met tout le monde d’accord, tu ne peux pas en avoir marre. » Confirmation immédiate de Keluxe, basketteur à ses heures perdues : « Le foot, c’est un sport qui attire tout le monde parce que c’est simple d’organiser un match et puis faut dire qu’à Bondy, on a de beaux exemples de réussites dans ce domaine-là. »

Depuis la semaine dernière, Keluxe et Jérémie appartiennent à la même équipe de foot : le FC chrétien, « au début on parlait d’AS chrétien mais pour plus d’égalité avec l’autre équipe on a changé notre nom. » L’autre équipe c’est le FC musulman. Des clubs totalement inconnus à la FFF (Fédération Française de Football, ndlr) mais certifiés par la street.

Ils s’appellent Djibril, Bocar, Jérémie, Daniel, Keluxe, Souleymane, Yani, Ali, Samuel, David, Erwan, Frejus, Aziz, Ayoub, Malick, Noam, Keurtys et Alex. S’ils sont considérés comme adversaires sur le terrain, ils sont tous très potes au quotidien : « On se connaît depuis toujours, la preuve, la plupart de nos souvenirs d’enfance sont communs » raconte Djibril, milieu de terrain du FC musulman. Toute la petite bande réunie au BB cet après-midi là acquiesce. Jérémie poursuit : « On n’est même pas des potes, on est des frères. »

L’idée d’opposer le FC chrétien au FC musulman naît la semaine dernière. Un peu partout, la CAN des quartiers est organisée : « On voulait faire un truc qui rassemblait du monde mais on ne voulait pas copier la CAN, c’est un concept mortel mais on voulait tenter autre chose, ne pas faire comme tout le monde. »

Je ne sais pas comment j’en suis arrivé à cette idée, c’était comme une révélation

L’illumination survient mercredi soir dernier, chez Bocar : « J’étais chez moi et c’était le moment de rompre le jeûne. L’appel à la prière retentissait à la radio et la télé diffusait un reportage sur les chrétiens. Je me suis dit qu’autour de moi on était tout ça réuni, qu’il y avait autant de musulmans que de chrétiens. Bref, je ne sais pas exactement comment j’en suis arrivé à cette idée mais c’était comme une révélation »,  sourit-il.

Bocar envoie donc un message à Jérémie puis au reste du groupe. Le principe plaît tout de suite. Ils s’organisent rapidement. Le rendez-vous est fixé au « But en or », un city stade aussi connu sous le nom de « terrain rouge », tout simplement parce que pendant longtemps c’était un terrain recouvert de terre rouge. Bocar est naturellement nommé capitaine du FC musulman et Jérémie capitaine du FC chrétien. Les équipes se constituent de manière aussi spontanée. Les critères de sélection sont clairs : il faut se reconnaître dans l’une des deux religions, habiter le coin et être dispo le jour du match.

Et voilà que les 10 joueurs par équipe sont trouvés, 8 sur le terrain, 2 remplaçants. Un premier match est organisé dès le lendemain, le jeudi 23 mai, après les cours. La question de l’arbitrage se pose, forcément. Finalement, ce sera Dylan. Il a 23 ans et coache une équipe de foot de l’AS Bondy. Ce jour-là, il s’est retrouvé à arbitrer ce premier match. « Il est chrétien mais c’est un arbitre hyper juste. La preuve, on a perdu. Il nous avait prévenu que pendant le match il serait athée », explique Jérémie, capitaine du FC chrétien.

Le match se passe bien, surtout pour le FC musulman qui le gagne. Solidaires à leurs adversaires, les chrétiens ont pris la décision de ne pas boire d’eau au cours du match. A l’issue de celui-ci une rupture du jeûne collective est organisée. Au quartier, la nouvelle tourne, les vidéos aussi. L’idée plaît.

Le match retour est alors organisé 48h plus tard, le samedi 25. Même lieu, mêmes équipes, mais avec des coachs et plus de supporters. Les coachs, ce sont les grands frères du quartier. Ils sont deux, trois à encadrer les équipes. Parmi eux, Daniel, coach du FC chrétien. Il a 17 ans et c’est aussi le véritable grand frère de Jérémie. « Notre rôle ? On leur donne quelques conseils tactiques mais on est surtout là pour s’assurer que tout se passe bien. » Samedi dernier, tout s’est justement bien passé. L’équipe de Jérémie s’est encore inclinée face celle de Bocar. « Samedi, c’était surréaliste quand on y repense »  se rappelle Djibril, milieu de terrain au FC musulman. Il est vrai qu’au delà du jeu, les entrées sur le terrain, les célébrations, les chants de supporters étaient particulièrement inédits :

« Jésus ! Jésus ! Jésus ! »

Les vidéos sont rapidement relayées partout. Jusqu’à samedi, Bakary comptabilisait un total de 100 vues maximum par story sur Snapchat. Depuis ce match, les ajouts pleuvent et ses stories sont vues par plus de 2 000 personnes. Ses vidéos sont exportées sur d’autres téléphones, d’autres réseaux, « moi je n’ai que Snapchat à la base mais je sais que les vidéos ont aussi fini sur Twitter, Instagram, Facebook et même Whatsapp. »

Des parodies ont alors vu le jour, des rappeurs comme Booba ou Niska ont relayé, liké ces contenus. Pour les gamins de Bondy, forcément « ça fait plaisir », lance l’un d’eux, « mais ça ne change rien à nos vies, certains potes nous vannent, nous disent qu’on est devenus des petites stars mais pas du tout » rebondit Bocar.

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Un bien beau match ! ⚽️ #lacrem #lacrem1

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« J’aimerais ajouter un truc aussi, sur les réseaux j’ai vu plein de commentaires qui disent qu’on divise les gens, qu’on est communautaires ou je sais pas quoi… mais alors là, pas du tout. A ces gens-là, venez à Bondy nord. Ici, c’est une grand famille. Si on s’opposait vraiment on se taperait dessus à la fin des matchs. Au contraire, à la fin on mange ensemble, on se félicite mutuellement, on fait ça pour passer le temps » s’exclame Jérémie.

Son frère, Daniel poursuit : « Non, ça ne divise pas, ça nous rassemble. Ce genre d’événements nous permet de ne pas galérer, de réunir des amis qui s’étaient un peu perdus, des jeunes qui ont un peu sombré, qui ont pris un mauvais chemin, qui ont arrêté l’école etc, là on les ramène avec nous. Traîner avec ses amis, c’est se donner de la force et s’encourager à tenir le bon bout en fait, dès qu’il y en a un qui dévie on le ramène sur le droit chemin en tous cas on essaye. Le foot sert aussi à ça. »

Ils avaient prévu de stopper le concept dès le coup de sifflet du match retour, c’est-à-dire samedi dernier, « parce qu’il faut savoir s’arrêter quand il faut ». Victimes de leur succès un troisième et dernier match est organisé ce samedi soir. Toujours au But en or. Toujours avec les mêmes joueurs. Toujours dans le même esprit de partage et de bonne humeur.

Sarah ICHOU.

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