Tout le monde le sait, une passion, ça peut coûter très cher.

Prenons, au hasard, un amateur de foot heureux supporter d’un club de L1 qualifié pour la Champions League. Il lui faudra débourser 58,90€ par mois (prix de l’abonnement Canal + – chaînes sport – RMC Sport) s’il s’engage pendant deux ans pour pouvoir regarder tous les matchs de son club de cœur. Ce qui fait 1413,60€ sur 2 ans. S’il ne prend qu’un engagement d’un an, il devra débourser 73,90€ par mois. Ce qui correspond presque au prix d’un mois de voyages illimités dans toutes les contrées d’Ile-de-France en transports en commun. Alors, Pass Navigo ou Celta Vigo ? Bref, ça peut faire cher. Surtout quand on supporte un club qui peine à dépasser les huitièmes de finale de la Champions League (suivez mon regard).

La passion, ça peut aussi et surtout vous faire tomber dans l’illégalité plus vite que vous ne le pensez.

Ici, le délit passionnel c’est l’IPTV (pour Internet Protocole Television) soit la diffusion de chaînes de télévision par Internet. Jusque là rien d’illégal, ni d’original. Seulement ici, le boîtier, configuré, permet d’avoir accès à des centaines de chaînes payantes (et donc piratées) pour un prix dérisoire. Le boîtier configuré coûte entre 60 et 100 euros auquel il faut ajouter entre 10 et 20 euros chaque année pour le renouvellement qui se fait grâce à un code fourni par le vendeur. Disons qu’avec un mois d’abonnement à Canal+ et RMC, vous pourrez vous payer 4-5 ans d’abonnement IPTV et ainsi suivre toutes les étapes de la relégation de l’OM en National 3 et leur politique de recrutement à chaque fois plus fantaisiste.

Pour la Cour de justice de l’Union Européenne, cette pratique est constitutive d’une atteinte au droit d’auteur et considérée comme de la contrefaçon. Le délit de contrefaçon est passible de 3 ans de prison et 300 000 € d’amende (soit 3 mois et demi d’abonnement à Canal+).

Nous avons recueilli les témoignages de quatre utilisateurs qui s’exposent à ce danger par passion footballistique.

Samir*, 23 ans, technicien dans la sécurité : « Je suis en contact avec un Chinois par mail »

 « J’ai acheté le boîtier il y a deux ans. Quand on l’allume, on atterrit sur un menu type téléphone Android. Il y a un menu et un Play Store pour télécharger des applications. L’une d’elles s’appelle QHDTV. Cette application a un logo vert. En entrant dedans, elle se présente sous la forme de tableaux. Sur le premier tableau on choisit entre TV – Film – Série ou Cartoon.

Si on entre dans TV, on peut choisir TV française, arabe, russe, italien etc. Série et film c’est pareil. Il y a des séries en français ou en anglais au choix. Le contenu est constamment actualisé. Le tout est connecté en wifi. Toutes les saisons sont disponibles. C’est un « Netflix intégré ». Je suis en contact avec un Chinois par mail. Ça fait deux ans déjà. Je ne vais pas te donner son contact mais je peux te dire qu’il me l’a vendu via internet et me l’a envoyé par colis. Ce boitier est illégal. C’est un mec de confiance avec qui j’échange par mail qui m’envoie le code. Ça coûte 30 euros en France. 20 euros au bled. Le produit vient de Chine. J’ai pris une IPTV pour le prix. Canal+ et RMC, c’est combien ? Trop pour moi. »

Brahim*, 56 ans, informaticien : « Ils sont nombreux à construire leur propre boîtier »

« L’IPTV ? Bien sûr que je connais ! Tout le monde en a un chez soi autour de moi. Dans ma famille, c’est souvent acheté au bled, ça permet d’avoir toutes les chaînes au monde et ça permet surtout de ne rater aucun match. Mais je suis informaticien et l’IPTV ça existe depuis super longtemps dans le monde de la techno. En fait, ce n’est rien d’autre qu’une techno qui permet de chercher des flux sur Internet.

Je travaille dans une grande entreprise dont je suis obligé de taire le nom pour éviter de mettre les personnes concernées en galère mais disons que c’est vraiment une grosse boîte française. Eh bien, la plupart de mes collègues ont un boitier IPTV. C’est limite normal. Pour certains, les boitiers viennent aussi du Maroc, d’Algérie, alors qu’ils n’ont aucune origine dans ces pays-là, n’y vont pas tous les 4 matins mais ils s’arrangent pour en récupérer un avec des potes, des connaissances qui y vont. Sinon, ils sont nombreux à construire leur propre boîtier. Il faut évidemment bien connaître le domaine informatique mais quand c’est ton travail, c’est faisable. Il faut se procurer le boîtier puis le configurer, ça se vend en kit. Il n’y a rien dedans, il faut tout configurer. Il est parfois utilisé comme terminal de travail par exemple, on peut en trouver sur Amazon à 50-60 euros. Le boîtier est légal, c’est l’abonnement qui l’est moins. Ce sont souvent des codes qui viennent de l’étranger, parfois du Maroc oui mais pas seulement.

Bref, évidemment que parmi mes collègues costard-cravate, il y a des utilisateurs IPTV et depuis super longtemps ! »

Rabah*, 62 ans, retraité : « Je te jure que j’ai déjà compris un film russe »

« J’ai installé l’IPTV il y a plusieurs années maintenant. Ça permet de ne rater aucun match de foot. On a aussi tous les bouquets payants là : Ciné+, Canal+ Cinéma etc. Du coup, on voit pas mal de films aussi. Il y a des chaînes à l’infini. Parfois, je regarde des programmes en langues étrangères, des films essentiellement, rarement en entier mais ça me fait rire.

A la base, moi, je ne parle que français et arabe mais il m’arrive de regarder des films en russe, en suédois, en polonais. Je ne comprends rien et je n’ai pas encore appris le russe grâce à l’IPTV mais en vérité c’est souvent tard la nuit, quand je n’arrive pas à dormir, ça me fatigue de ne rien comprendre et je m’endors plus facilement. Mais vraiment c’est aussi parce que ça m’intrigue, ça m’intéresse et je te jure que j’ai déjà compris un film russe. »

Adam*, 30 ans, professeur des écoles : « Sur mon boîtier qui vient d’Algérie, les chaînes pour adultes sont supprimées »

 « J’ai amené mon IPTV d’Algérie essentiellement pour suivre les matchs de foot. Ce qui est embêtant, c’est que la connexion n’est pas toujours super bonne et surtout il y a un petit retard de quelques secondes pour le direct. Ce qui fait que pour les matchs de foot, ça peut être chiant quand on est sur Twitter en même temps parce qu’on voit qu’il y a but sur Twitter avant de le voir à la TV. A part ça, c’est pas mal, surtout pour les films. Par curiosité, vraiment par curiosité, je suis allé voir si il y avait les chaînes pour adultes mais il n’y en avait pas, elles sont supprimés sur mon boîtier qui vient d’Algérie. »

En France, le phénomène IPTV est moindre qu’en Grande-Bretagne ou aux USA. Mais il tend à s’amplifier à en croire les multiples comptes Facebook ou Snapchat qui vous promettent toutes les chaînes qui existent à des prix défiant toute concurrence. Nous ne vous donnerons pas les noms, d’abord car nous ne faisons pas dans la délation, ensuite parce qu’il faut savoir dire non à l’IPTV. L’UEFA dirait : « Say no to IPTV ».

Latifa OULKHOUIR avec Sarah ICHOU et Mohamed ERRAMI

*Les prénoms ont été modifiés

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