« Ma mère voulait que je sois médecin. Je me suis dit que je serai la première femme noire médecin, vu que ce n’était pas les modèles que j’avais. » Syra Sylla s’est bien éloignée de la médecine aujourd’hui mais il y a fort à penser que sa maman s’en satisfait bien. A 35 ans, la jeune femme est une touche-à-tout du basketball : elle est impliquée, à l’heure actuelle, dans treize projets, qu’ils soient associatifs ou entrepreneuriaux. Avec, pour fil conducteur, une idée fixe : se servir du sport pour émanciper.

Le plus connu de ses engagements, c’est peut-être la Hoops Factory, basée à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), un grand hangar qui sert de terrains à louer, le temps d’une partie, pour passionnés de la balle orange, et une initiative dont elle gère la communication. Syra Sylla est aussi à la tête de l’association Share Your Shoes, qui récupère des chaussures de basketteurs et basketteuses, ici en France, pour les envoyer à des enfants en Gambie et au Sénégal, plutôt que de les incinérer. Et puis, en vrac : deux clubs qu’elle a créés, le Paris Lady Basket, dans le 20e arrondissement de Paris, et le Ferlo Basket Club, à Gassé Doro, le village sénégalais dont sa famille est originaire, une association pour jeunes filles passionnées de basket, une marque de t-shirts et accessoires de sport… C’est à se demander si elle dort, parfois.

Syra Sylla a grandi dans le quartier populaire de Châtillons, à Reims. Cadette d’une famille de six enfants – et aînée des filles – elle se décrit comme une très bonne élève à l’école, mais atteinte d’une timidité maladive, dont le basket la fera progressivement sortir. Férue de mathématiques, elle passe un bac scientifque, tente les maths à la fac, à Reims, avant de bifurquer en informatique d’entreprise, à Créteil (Val-de-Marne). C’est de là qu’elle s’envole pour la Grèce, pour une année d’échange via le dispositif Erasmus. Un choix loin d’être dû au hasard. « Il y avait une grosse compétition en Grèce cette année, et c’est ça qui a un peu influencé ma destination », sourit-elle aujourd’hui.

Il fallait que je m’impose en tant que femme et ensuite en tant que noire

Syra Sylla commence sa carrière de journaliste par passion, en animant un blog puis en écrivant pour BasketSession, un site web spécialisé. Trois ans plus tard, elle commence à écrire pour le magazine papier, sans pour autant en faire son gagne-pain. A l’époque, Syra est assistante d’éducation (comprendre : surveillante) dans un collège. Il lui faut attendre encore un peu pour être définitivement embauchée à BasketSession et obtenir le Grâal, la sacro-sainte carte de presse, tout ça sans école ni formation journalistique. Si elle est passée depuis du côté de la communication, car « le journalisme ne paye pas tant que ça », elle ne s’est jamais éloignée de l’univers du basket.

La faute à une passion infatigable qui ne se dément pas au fil des années. Elle raconte s’être levée la nuit pour suivre les matchs de la NBA, s’être déplacée, parfois loin, pour couvrir des compétitions… Elle était souvent la seule femme, et qui plus est la seule femme noire à couvrir ces événements, mais c’est plutôt son genre que sa couleur qui la faisait appréhender : « Quand je voyais l’équipe de France arriver je me disais ‘Ah ! Je ne suis plus la seule noire’. Mais je n’ai pas senti le privilège blanc, car avant d’être noire, j’étais une femme, il fallait que je m’impose en tant que femme et ensuite en tant que noire. » Un objectif depuis largement rempli, tant sa personnalité est aujourd’hui reconnue dans le basketball français. En plus de la Hoops Factory, Syra gère la communication du Quai 54, une compétition parisienne de basketball urbain, du bureau africain de la NBA ou encore de la SEED Academy, un programme de développement humain en Afrique par le basket.

Un autre chantier de Syra Sylla, c’est justement la promotion du sport féminin. Un univers absent des radars et très peu médiatisé, regrette-t-elle. C’est ce manque de couverture qui l’a poussée à lancer un podcast sur le sport féminin, WomenSportStories, dont le premier numéro sort ce vendredi 8 mars, pour la journée des droits de la femme. « On est obligés d’avoir des médias dédiés au sport féminin pour pouvoir en parler, explique-t-elle. J’ai trouvé que le podcast c’était un bon moyen d’en parler, vu que l’on parle de ce que l’on veut. » Une couverture plus que bienvenue par les joueuses qui ont besoin de cette dernière, les sponsors et les chaînes ne se risquant pas trop à couvrir, de peur qu’il n’y ait pas assez de gains. « Le sport féminin, c’est comme l’Afrique, c’est l’avenir, lance-t-elle. Mais ça on se contente de le dire. A un moment si l’on veut que ce soit le futur, et le présent, il faut miser dessus. »

Offrir aux Syra de demain des modèles positifs et accessibles

Son expérience avec le basket a toujours été plus que positive, vu que c’est ce qui l’a sortie de sa timidité maladive à ses 17 ans, quand elle est allée voir un match avec une amie. C’est aussi ce sport qui lui a permis de se faire une place de choix dans le journalisme sportif. C’est un peu en partant de ce constat qu’elle a créé – un peu dans le sillage du Paris Lady Basket – l’association Ladies & Basketball, pour aider 15 jeunes filles en difficulté entre 11 et 16 ans à s’intégrer par le sport. « Elles se retrouvent à faire plein de choses qu’elles n’auraient pas fait si il n’y avait pas eu le basket, comme aller au Louvre », explique-t-elle. Un mélange de basket et d’investissement, vu que les jeunes filles impliquées dans le projet se donnent à fond, aussi bien sur le terrain qu’à l’école, parfois en remontant drastiquement leurs notes – sous peine d’être privées de basket.

Ladies & Basketball permet aussi la création de modèles positifs pour des filles de quartiers populaires. Pour Syra Sylla, elles n’ont pas souvent accès à des modèles moins stéréotypés que ce qu’elles voient à la télévision ou sur les réseaux sociaux, et le racisme est plus violent qu’à son époque, car l’information tourne plus vite. « Quand on m’a demandé ce que je faisais et que je répondais à l’époque journaliste, on me disait ‘ce n’est pas possible, y’a pas de noires a la télé’. Elles ont été intéressées par le parcours d’une autre fille de l’association qui  est avocate. L’idée c’est de les aider à passer outre, en se focalisant sur autre chose, de leur montrer que c’est possible. Avant de leur montrer des modèles, il faut que nous, nous soyons des modèles, parce que même si on leur présente Serena Williams, ça reste une inspiration, c’est inaccessible. » Les filles de Ladies & Basketball se posent un peu en grandes sœurs qui veulent montrer qu’elles peuvent être ce qu’elles veulent, peu importe leurs origines.

Une accessibilité compliquée dans le monde du sport et le monde des médias, quand on est une femme et qui plus est une femme noire. Si elle a réussi à casser tous les codes du monde du journalisme – qui ont pourtant la peau très dure – elle est lucide sur ce dernier où les rédactions sont souvent dirigées par des hommes blancs. Pour elle, le monde sportif et le monde des médias sont très  similaires, pleins d’entre soi. « Le seul moyen de résoudre ça, c’est qu’il y ait de la diversité même chez nos dirigeants, explique-t-elle. Quand je prends une stagiaire, je me dis que je vais prendre une femme noire si je le peux. Si moi, je ne lui facilite pas l’accès, qui le fera ? »

Paloma VALLECILLO

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