Dans le quartier de Ehrenfeld, sous le ciel gris, la mosquée centrale de Cologne est une construction imposante d’apparence à la fois moderne et austère. Sur l’esplanade de la mosquée, quelques touristes et fidèles se promènent, s’abritent dans l’un des cafés pour femme ou pour hommes. Sans fioriture, le bâtiment, qui mêle béton, verre et bois, a été construit par un architecte allemand, Paul Böhm. A l’intérieur, visiteurs et fidèles se déchaussent et s’installent sur une douce moquette bleue. Certains prient, d’autres discutent, se reposent ou admirent les décorations inspirées de l’art islamique et les noms écrits en doré d’Allah et des prophètes.

En Allemagne, l’islam n’a pas de réelle structure ni de représentant officiel dans le pays, explique Christian Koecke, responsable des programmes de dialogue entre religion et politique à la fondation Konrad Adenauer, fondation indépendante associée à la CDU. Dans le pays, où il n’y a pas de séparation stricte entre Etat et religion, le catholicisme et le protestantisme représentent environ 28% de la population totale, et la majorité des Allemands se disent sans confession, poursuit-il. Les religions majoritaires, catholicisme, protestantisme et judaïsme, sont intégrées dans le système scolaire, des cours de religion étant proposés à l’école. Mais de manière générale, la question de l’islam s’est posée plus tardivement, les Allemands ayant longtemps cru que les « travailleurs invités » musulmans finiraient par rentrer dans leur pays d’origine. Une intégration rendue d’autant plus difficile par la montée de la xénophobie depuis la crise des réfugiés de 2015. 

Une religion prise en compte tardivement

Après un début de politique d’intégration en 2005, c’est en 2006 que l’Etat a lancé une conférence annuelle sur l’islam en vue de débattre d’une variété de sujets, depuis le choix de tenues de bain pour les jeunes musulmanes lors des cours de natation à l’école à la critique d’organisations musulmanes accusées de promouvoir un agenda politique. Mais c’est surtout sur des associations que repose le sort de l’islam en Allemagne et la construction de mosquées, indique Christian Koecke. Un état de fait qui met en péril l’indépendance de la religion musulmane, et en fait un vecteur d’« ingérence » au sein du territoire par des acteurs étrangers qui « ne connaissent pas les enjeux de l’Allemagne, » poursuit-il.

Depuis son ouverture en 2017, la mosquée centrale a fait couler beaucoup d’encre. Dans la ville, la majorité de la population musulmane étant originaire de Turquie, c’est au DITIB, union turque islamique pour les affaires religieuses, que la construction et la gestion de la mosquée ont été confiées, explique en français Andreas Wolter, maire adjoint de Cologne. Le DITIB, plus grande association islamique d’Allemagne, finance 900 mosquées dans le pays, indique le maire adjoint. « Il y a près de 100.000 musulmans vivant à Cologne », explique-t-il. « Ils ont demandé une mosquée, et une grande majorité de la population était favorable à sa construction. Nous avions le choix entre le DITIB et une organisation wahhabite saoudienne. C’est le DITIB qui a été choisi. » 

Parmi les missions du DITIB figure la formation des imams, qui a lieu en Turquie. Ces imams sont ensuite envoyés en Allemagne. Cette formation à l’étranger est un problème, estime la secrétaire d’Etat à l’intégration de Rhénanie du Nord Westphalie, Serap Güler : « Le DITIB est une association qui relève de la présidence turque », rappelle-elle dans son entretien avec le Bondy Blog. « Qu’est-ce qu’un président étranger a à faire dans une mosquée allemande ? Les imams devraient être formés en Allemagne. » La polémique n’a fait qu’enfler depuis la venue du président Erdogan pour l’inauguration de la mosquée centrale, une visite qui a soulevé de vives critiques et a donné lieu à des manifestations parmi la population de Cologne, en signe de désapprobation du régime turc et de sa présence sur le sol colonais. « La ville n’a pas été impliquée dans la visite d’Erdogan, » assure le maire adjoint.

Serap Güler, secrétaire d’Etat à l’intégration de Rhénanie du Nord Westphalie

En 2018, le DITIB a perdu son financement par le gouvernement allemand, dont il a reçu environ 6 millions d’euros depuis 2012, indique le média allemand Deutsche Welle. Les raisons de ce retrait : des suspicions d’espionnage de la part des imams de l’organisation, qui a aussi remporté le Big Brother Award de l’organisation Digitalcourage, prix négatif décerné aux organisations ayant fait un usage intrusif des données personnelles de la population. Le DITIB a aussi perdu les grâces du gouvernement après le coup d’Etat manqué contre le président Erdogan en 2016, mais aussi suite au refus très controversé du DITIB de participer en 2017 à une marche des musulmans contre le terrorisme, à laquelle l’organisation reprochait son « sensationnalisme » et le risque qu’elle « stigmatise » les Musulmans, selon la presse allemande. 

À part les imams formés en Turquie, vers quelles autorités religieuses les musulmans peuvent-ils se tourner? « Le seul courant organisé de l’islam est le salafisme, » affirme Serap Güler dans le même entretien. « Les imam salafistes ont été scolarisés en Allemagne, et souvent l’allemand est leur langue maternelle. Ils connaissent les jeunes. C’est pourquoi les salafistes ont tant de succès. », estime-t-elle. Un point qu’elle indique avoir soulevé lors de la dernière conférence sur l’islam fin novembre à Berlin. Cette année, la conférence a dressé la liste des critères permettant de reconnaître une organisation musulmane comme étant une communauté religieuse, rapporte la Deutsche Welle. Dans le même temps, l’événement a été marquée par une polémique après que que le ministère de l’Intérieur a commandé du porc pour le buffet de la conférence. 

En Allemagne, les musulmans les « mieux intégrés » d’Europe de l’ouest

Malgré l’écart qui demeure entre le traitement des musulmans et celui des protestants, catholiques ou juifs, une étude de la fondation Bertelsmann en 2017 indique que l’Allemagne est l’un des deux pays d’Europe de l’ouest, avec la Suisse, où les musulmans sont le mieux intégrés dans le marché du travail, avec des chiffres du chômage dans cette communauté équivalent à ceux de la population générale – tandis qu’en France selon la même étude, les musulmans, même diplômés, sont plus susceptibles d’être au chômage. 

Yasemin, 28 ans, représente cette intégration : cette fidèle de la mosquée, d’origine turque, est venue avec deux amies pour prier. Née en Turquie et arrivée en Allemagne à l’âge de douze ans, la jeune étudiante en ingénierie médicale réajuste son voile et s’exprime avec sérénité. Pour elle, les Allemands se montrent trop méfiants à l’égard des immigrés, et Allemagne et Turquie devraient travailler main dans la main. « En Allemagne, nous, les jeunes d’origine turque nous identifions aux valeurs allemandes, » affirme-t-elle., estimant que l’intégration est affaire de « confiance en soi » : « J’ai toujours pu avoir les emplois pour lesquels j’ai postulé. Mais il faut que l’Allemagne s’implique plus et prenne davantage de mesures pour assurer le vivre-ensemble. Il faut que les deux côtés y travaillent ; si un seul le fait, ça ne fonctionne pas. » 

Soraya BOUBAYA, Audrey PRONESTI, Mohamed ERRAMI, Félix MUBENGA, Amine Habert, Sarah SMAIL

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