Cela fait maintenant deux ans qu’il est en France mais Ameer Alhalbi a toujours un œil et le cœur en Syrie. A 23 ans, ce photoreporter a couvert, dès 2013 (faites le calcul… gamin précoce), le conflit syrien à Alep, sa ville d’origine, pour l’Agence France-Presse. Alors, il a un regard forcément spécial sur les derniers événements et la chute des derniers bastions de l’EI : « La guerre en Syrie n’est pas vraiment terminée, dit-il. Bachar el-Assad est toujours là, la communauté internationale ne réagit pas, et la Syrie est complètement détruite… Qui va sauver la Syrie ? La guerre est toujours un peu là, avant et après, sous ses différentes facettes. »

Tout ça dit avec une bonne dose d’assurance. On aurait pu imaginer un jeune homme démoli par son expérience dans l’enclave d’Alep-Est. Eh bien, c’est tout le contraire ! On aurait plutôt tendance à le décrire ainsi : personnalité pétillante, blondinet rieur aux yeux bleus malicieux : « On dit souvent que je ressemble à un rockeur allemand avec mon physique et mon énergie ! Peut-être moins maintenant, j’ai coupé mes cheveux longs il y a peu. »

Une vraie force de la nature à la fois tranquille et douce, qui aujourd’hui nous raconte son histoire : « Les bombardements faisaient beaucoup de morts, on perdait des proches, sous nos yeux. J’ai perdu mon père qui était alors casque blanc. Il passait son temps à essayer de sauver des vies. Il est mort, devant moi, dans une attaque… Il fallait aussi que j’agisse, que je me rende utile, et que je puisse témoigner. Je voulais montrer la vérité au monde, et très très vite, j’ai eu ce réflexe de photographier. J’ai attrapé une caméra, et je ne l’ai plus lâchée. J’ai utilisé le pseudonyme Ameer, le prénom d’un grand ami défunt pour me protéger du régime. Cela m’a aidé à affronter l’enfer sur terre. Il fallait affronter mes peurs. La photographie a toujours été une passion, elle m’a toujours attiré, j’allais en faire bon usage sous les bombes. »

Des photographies déchirantes d’enfants innocents « qui n’ont rien demandé », de pères portant leur bébé à la sortie d’une maternité : « Les attaques par le régime et les Russes visaient aussi les hôpitaux. Et la photo des pères avec leur nourrisson, c’est mon histoire. Je voulais insuffler la vie, rendre hommage à mon propre père de cette manière, c’était ma façon de défier la mort, je voulais montrer l’amour inconditionnel entre un père et son enfant dans une situation aussi terrifiante. »

D’Alep à Paris, des récompenses à la pelle et une vie (re)devenue normale

A son arrivée à Paris en avril 2017 après un bref séjour à Istanbul, Ameer Alhalbi est récompensé pour son travail. Les prix internationaux pleuvent alors qu’il n’a que 20 ans : « Photographe de l’année » pour un grand magazine photo, 2e prix de la catégorie « Spot News » pour World Press Photo ou encore le « Days Japan 2017 »… Autant de distinctions qui l’aideront à relever la tête. A surmonter les cauchemars et les réminiscences post-traumatiques. Une anecdote qu’il partage volontiers en riant : « Je me souviens de mes toutes premières fois en Europe. Un jour j’étais entouré de copains, on parlait et riait de tout, et puis, on a entendu un bruit. J’ai donc levé les yeux vers le ciel, et là je suis devenu complètement fou. J’avais peur, je cherchais un endroit où me cacher. Vous allez rire… C’était juste un hélicoptère. Mais ça me renvoyait à des souvenirs terribles. Autour de moi, les amis se moquaient, gentiment bien sûr, avant de me rassurer. Heureusement avec le temps tout cela a vite changé ! Je me suis réveillé un matin, et j’étais guéri. Je suis passé à autre chose. »

Aujourd’hui, le jeune homme est un vrai titi parisien, ou presque. « Je suis devenu normal, un jeune semblable à tous les jeunes, j’aime les trucs de jeunes. En dehors de mes activités autour de la photographie que je poursuis depuis à Paris, je m’évade en dansant. Le plus possible en boîte de nuit, c’est mieux pour rencontrer les filles. Je danse tout le temps sur la musique que je préfère, la technodance. Pendant le siège, je me souviens, j’étais parfois seul chez moi, sans électricité… Un casque sur les oreilles et entre deux bombardements, je dansais. Et puis je m’arrêtais. Et puis je dansais. Et puis je m’arrêtais. Les bombardements frappaient plusieurs fois, parfois à quelques minutes d’intervalle… »

Je propose une façon différente de travailler

Inscrit en dernière année de formation à la photographie au sein d’une prestigieuse école internationale, Ameer se préoccupe beaucoup de son avenir : « Ça vous surprendra, mais je veux toujours être photographe de guerre, j’adorerais exercer en Afrique. J’aurais vraiment voulu photographier les manifestations en Algérie par exemple, même si on ne peut pas parler à ce stade de grave crise dans le pays. Les choses bougent. Je veux aller là où ça bouge. Pour l’instant, bien sûr, je n’en suis pas là. Je termine d’abord mes études à Paris, et pour mon compte personnel, je photographie des portraits. La dimension humaine est très importante pour moi. Je veux être proche des gens. Je ne veux pas être réduit à l’état de ‘machine’ pour gagner beaucoup d’argent, même si l’idéal serait de pouvoir vivre grâce à la photo. Non. »

Alors, au quotidien, Ameer cultive le pas de côté, l’angle alternatif. Explication de texte : « Je propose une façon différente de travailler. Exemple, le jour de la Saint-Valentin, tous les photographes prennent des photos de couples qui s’embrassent près du mur des “je t’aime”. Moi, je vais aller au contact d’une personne célibataire, et je vais tenter de comprendre les motifs de sa solitude en un pareil jour. Je vais tenter de la connaître. Et surtout de la raconter en photo. Pareil pour les gilets jaunes. Faire les mêmes photos que tout le monde, non… On sait ce qu’est une manifestation. Je veux photographier et raconter ‘le’ Gilet Jaune, en pénétrant son intimité. »

Autres projets à venir qui lui tiennent à coeur : exposer ses photos de la chute d’Alep au prochain « Visa pour l’image » avec l’aide du directeur d’un grand journal. Oeuvrer à véhiculer un message d’espoir : « Beaucoup de Syriens, proches ou moins proches de moi sont très malheureux. Toujours tristes. Leur âme est restée en Syrie, au milieu de l’horreur… Ils sont éteints. J’aimerais les encourager à trouver la force de vivre, le bonheur. C’est un combat de chaque instant, c’est vrai… Mais on mériterait comme tout le monde d’être heureux. On a beaucoup d’humanité en nous. Du vécu. Moi-même, je pourrais me laisser aller à la déprime, mourir de l’intérieur. Mais il ne faut pas. On doit se battre pour être heureux. Cette force, on doit la trouver en nous. J’aime la vie même si elle est très dure. » Et enfin… s’acheter un chien : « Il y a la photo, le travail, les copains, la danse… Mais le chien ! J’en rêve ! Un jour, j’ai caressé un chien et joué avec lui. Et j’ai ressenti quelque chose d’unique ! Un sentiment de bien-être comme jamais. Un sentiment de joie et de paix. Je veux un chien, je suis sûr de ça ! »

Siham SABEUR

Crédit photo : Gabrielle CEZARD

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