« Makaila Nguebla, plume combattante et indépendante. » Voici ce que l’on peut lire sur Makaila.fr, le blog de ce journaliste tchadien qui milite contre le régime tchadien et son président Idriss Déby. Le mot combat définit bien le caractère de cet homme qui a sacrifié une grande partie de sa vie pour ses convictions, à savoir la défense des droits fondamentaux. On pourrait citer d’autres mots comme ténacité ou courage, lui qui mène cette lutte depuis près de deux décennies. Le parcours de cet homme de 48 ans, marié et père d’un enfant, est hallucinant, et laisse pantois. Sa vie ressemble à un film !

Lorsque nous le rencontrons, en ce mardi caniculaire, en face de la gare de l’Est, Makaila Nguebla est attablé à un café, les yeux rivés sur son ordinateur. Au bout de quelques minutes de discussion, un constat, déjà : l’homme est sans cesse interrompu par des coups de téléphone divers. Militant très actif, il communique en permanence avec des sources du Tchad qui lui envoient des informations, qu’il relaie ensuite sur son blog, très suivi sur les réseaux sociaux. Ce café, c’est un peu son bureau, nous explique-t-il. Il a même conclu une sorte d’accord avec son propriétaire : « J’organise des rencontres avec des journalistes, des militants, des opposants… Certaines sont diffusées en Facebook Live. » Ce qui permet d’attirer en contrepartie de la clientèle. Comme il ne peut pas vivre uniquement de son activité de blogueur, il donne occasionnellement des conférences sur la liberté de la presse dans des lycées. Il est également médiateur à la mairie de Saint-Ouen-l’Aumône, dans le Val-d’Oise.

Le quasi-quinquagénaire est issu d’une famille tchadienne modeste et peu instruite. Sa mère était femme au foyer et son père était un chef traditionnel, dans un quartier de Bololo, à N’Djamena. De l’éducation de ce dernier, le journaliste se souvient des « valeurs », en tête desquelles le respect et l’acceptation de l’autre. Makaila a développé assez jeune une veine militante : « Je m’opposais à l’exclusion, car l’octroi de bourses dépendait de la condition sociale et de l’appartenance ethnique. Certains jeunes ne pouvaient pas avoir de bourse pour étudier à l’étranger, parce qu’ils n’étaient pas des privilégiés. Ma révolte a commencé là. »

Urgent: Idriss Deby a nommé son fils Abdelkerim Idriss Deby, directeur de cabinet civil adjoint à la présidence

Publiée par Makaila Nguebla sur Mardi 9 juillet 2019

Expulsé de Tunisie, du Sénégal… et rejeté par son propre pays

Aujourd’hui spécialiste de l’actualité du Tchad et de l’Afrique, Makaila Nguebla est devenu un des plus virulents contestataires du gouvernement tchadien depuis qu’il a quitté son pays pour faire des études d’administration à Tunis. Là, entre 2000 et 2005, il a commencé à rédiger des billets dans l’hebdomadaire Jeune Afrique, très critiques envers le pouvoir tchadien. « Je suis un journaliste militant dans une logique de dénonciation », affirme-t-il avec conviction. Ce choix va pourtant lui coûter cher puisqu’il vit en exil depuis plus de dix ans.

« A la demande du Tchad, j’ai été expulsé de la Tunisie vers le Sénégal, alors que j’avais vécu en Tunisie pendant 5 ans, raconte-t-il. Le seul soutien que j’ai eu, c’est celui d’une amie, une Française. Elle est intervenue auprès des autorités tunisiennes, pour empêcher mon extradition au Tchad, en contactant la ligue tunisienne des droits de l’Homme basée à Lyon. » Makaila demande alors l’asile politique au Sénégal ; elle lui est refusée à deux reprises. Sa situation devient très compliquée puisque le Tchad rejette, lui aussi, sa demande de passeport. « C’est à ce moment- là que je me suis radicalisé dans mon opposition au pouvoir. Mon passeport est un droit que mon pays refuse de me donner ! »

Malgré cela, il continue de dénoncer inlassablement l´oppression de son pays dans la presse sénégalaise, étrangère et les médias en ligne tchadiens. Pour lui, c’est un sacerdoce : « Je veux être la voix des exclus tchadiens, qui sont humiliés dans leur propre pays, sans être entendus. Mon combat ne se limite pas à Déby, mais s’élargit pour que le Tchad soit un pays de justice sociale et de dignité humaine. Cette lutte est noble et légitime. C’est mon rêve. »

Un œil critique sur la situation en France

En 2007, il crée un blog, au Sénégal qui lui permet de devenir indépendant et de se rémunérer. « Sur mon blog, j’avais 2000 à 3000 visiteurs par jour. Il est donc devenu un média de référence sur l’actualité tchadienne jusqu’en 2013 » Le Tchad envoie alors son ministre de la justice pour expulser Makaila Nguebla vers la Guinée. « Le Tchad a demandé au Sénégal de m’expulser car ils ont intercepté des conversations téléphoniques et des courriers avec des journalistes tchadiens qui ne pouvaient pas s’exprimer. Ils m’envoyaient donc des informations, que je publiais ensuite sur mon blog. »

Le 5 mai 2013, il est convoqué par la DST (Direction de Surveillance du Territoire). « Vers 15h, le même jour, ils me rappellent en me disant de venir le lendemain, ce qui m’a permis de m’organiser. J’ai donc alerté RSF (Reporters sans Frontières), Amnesty International qui immédiatement ont réagi. » En France, ces deux organisations se mobilisent et parviennent  à lui faire obtenir l’asile politique. Makaila est alors accueilli à Paris. Grâce à ses connaissances à l’ONU, son histoire connaît un écho international. Aujourd’hui, l’homme se dit très reconnaissant envers le gouvernement français. Paradoxalement, il ne cesse de dénoncer la complaisance de la France avec le pouvoir au Tchad, qu’elle soutient notamment à travers son armée.

Et le journaliste ne manque pas d’être critique envers la politique du gouvernement. « La France est tombée bien bas, assène-t-il. On ne peut pas empêcher des journalistes indépendants d’enquêter sur la vente d’armes au Yémen. Une enquête est ouverte contre ces journalistes. On est en train de restreindre la liberté en France et les journalistes deviennent malheureusement la cible à abattre. Cette répression est une régression très grave. Je suis dégoûté par ce qui se passe. »

Par ailleurs, il nourrit l’espoir de retourner un jour dans son pays, et reste optimiste pour l’avenir : « Si je peux retourner un jour au  Tchad, je pourrai exercer une fonction à responsabilité, et opposer mon point de vue sur la politique. Si je me sacrifie pour les autres, c’est aussi pour mon fils. Il pourra voir le parcours d’un père militant. »

Hervé HINOPAY

Articles liés

  • Chahid, le gamin de Bordeaux au service des Rohingyas

    A 27 ans, Chahid pourrait être un jeune comme les autres, lui l'enfant du quartier de Lormont à Bordeaux. Mais il vit une vie au service de l'autre, et notamment des Rohingyas, auxquels il a consacré son engagement humanitaire. Il rentre tout juste de Cox's Bazar, au Bangladesh, où il a passé le ramadan à leurs côtés. Une vocation qu'il partage à ses milliers d'abonnés sur les réseaux sociaux. Portrait.

    Par Sarah Ichou
    Le 31/05/2019
  • D’Alep à Paris, Ameer Alhalbi a gardé le même objectif

    Ameer Alhalbi est un pseudonyme. La deuxième identité d’un photoreporter syrien plein d’énergie, arrivé en France il y a deux ans après avoir couvert pour l’AFP le conflit syrien à Alep. Récompensé par de nombreux prix, Ameer a l’objectif précis et l’œil plein de vie, volontiers rieur, avisé aussi sur de nombreux sujets. Portrait.

    Par Siham Sabeur
    Le 12/04/2019
  • Jean de Saint Sernin : « La constitution actuelle ne permettra pas une révolution institutionnelle »

    Une semaine après la démission d’Abdelaziz Bouteflika, l’Algérie a un nouveau président, Abdelkader Bensalah. Nommé par intérim, celui-ci dispose de 90 jours pour organiser une élection présidentielle. Un délai court mais crucial pour connaître la direction dans laquelle va se diriger l’Algérie, tiraillée entre un soulèvement populaire sans précédent et une armée toujours puissante. Docteur en droit public et spécialiste des institutions républicaines, Jean de Saint Sernin décrypte pour le BB l’enjeu constitutionnel de la révolution algérienne.

    Par Romane Haran
    Le 10/04/2019