La metteur en scène Marjorie Nakache s’est lancé un défi : sillonner la ville de Stains pendant un an au volant de « sa caravane des rêves » pour interroger les habitants sur leurs rêves, ce qu’ils souhaitent réaliser ou encore ceux qui les effrayent. Fort de ces témoignages, Rêver peut-être est un spectacle riche en humanité et en émotions.

À quoi rêvent les habitants de Stains ? C’est à cette question que Majorie Nakache a tenté de répondre dans Rêver peut-être, la dernière création du Studio théâtre. Pendant un an, à bord de sa « caravane des rêves », un vieux van bleu ciel transformé en confessionnal, la metteur en scène a recueilli la « parole vivante » qui constitue le cœur et l’âme du spectacle.

La caravane s’est ainsi promenée dans la ville de Seine-Saint-Denis où elle a côtoyé les marchés, les sorties d’écoles ou encore les grandes places de la commune pour aller à la rencontre des Stanois. Fidèle à l’esprit du Studio théâtre, la metteur en scène va puiser son inspiration sur le terrain avec ce qu’elle qualifie de « théâtre de proximité » pour donner naissance à un spectacle vivant atypique.

Est-il encore possible de rêver ?

Le projet est né suite aux attentas du 13 novembre. Que faire face à l’horreur, se demande alors Marjorie Nakache. « À un moment où les politiques présentent la culture comme un rempart, elle est pourtant le premier domaine concerné par les coupes de subvention », critique-t-elle. Elle s’interroge sur « ce que peut apporter une pièce de théâtre » et « s’il est-il encore possible de rêver ». C’est le point de départ de sa réflexion.

Trois questions sont posées aux 102 Stanois volontaires : « à quoi avez-vous rêvé ? Avec une baguette magique, quel rêve réaliseriez-vous ? Rêve-t-on de la même chose ici et ailleurs ? » Les habitants se sont livrés dans le van de la metteur en scène, un petit espace cosy qui prête à la confidence. Avec beaucoup de pudeur dans un premier temps, avant de finir par se laisser aller à des confidences plus intimes. Les réponses, parfois bouleversantes, parfois drôles, toujours sincères, ont été intégrées sous forme de vidéos à la pièce qu’animent, sur la scène, deux comédiens.

« Ces gens ont des choses à dire si on prend la peine de les entendre »

Majorie Nakache a extrait de 18 heures d’enregistrement des témoignages très courts. « L’idée, c’est de montrer Stains dans toute sa diversité », décrit-elle. On écoute des rêveurs de toutes les origines, confessions, générations, de tous les milieux sociaux. Beaucoup d’entre eux rêvent de richesse, comme ce jeune homme qui rêve d’avoir « plein d’argent« , provoquant le rire dans le public. « Ma baguette magique, ce serait de redonner de l’espoir » lâche une dame, de « changer le monde » complète une autre, en écho. D’autres rêvent de « faire le tour du monde pour connaître la pensée des hommes ». Ainsi les rêves des locaux deviennent internationaux. Un petit garçon espère une vie meilleure pour les enfants syriens qu’il a croisés à plusieurs coins de rue de sa ville. Beaucoup déclarent vouloir « la paix dans le monde ». Une dame s’adresse aux spectateurs : « soyeux heureux, main dans la main ! »

D’autres rêves sont plus terre-à-terre. Comme celui de vouloir une maison, « une belle maison » pour être à l’abri. Une Stanoise raconte un rêve qu’elle fait fréquemment, celui « de vivre dans une maison à mille portes, où derrière chaque porte se cache une surprise ». Les rêves servent également de médiateur, de vecteur avec les êtres perdus. Beaucoup rapportent rêver de leurs proches décédés. Un homme raconte le rêve qu’il fait de son fils mort et qu’il voit plus grand et habillé autrement. « Je ne sais pas s’il a une nouvelle garde-robe là-bas », s’interroge-t-il. D’autres récits sont plus légers. C’est le cas de cette dame qui s’étonne de « ne jamais rêver de [son] mari ». Rires dans la salle.

Ces anonymes nous livrent leur rêve comme une échappatoire, une illusion à laquelle on peut croire sans pour autant en avoir la preuve formelle mais qu’on écoute sagement. Autant de témoignages différents qui fera dire à la metteur en scène que « les gens n’ont qu’une envie : parler et dire à quel point ils ont envie de bien vivre ensemble. La banlieue n’est pas grise et laide, comme certains le croient. Ces gens ont des choses à dire si on prend la peine de les entendre ».

« Mourir, dormir, peut-être rêver » Hamlet, Shakespeare

La pièce de Marjorie Nakache n’est pas uniquement un défilé de témoignages, c’est également un spectacle vivant à par entière qui ne perd rien de sa théâtralité. Ainsi, entre les différentes projections apparaissent de temps à autre deux artistes qui se livrent à plusieurs : jeux, chants, danses ou encore jongles. Ils incarnent ce qui est projeté à l’écran. Ils donnent naissance aux rêves. Vêtus de pyjamas au début du spectacle, ils changent de tenue à la fin comme pour montrer le passage du rêve à la réalité. La célèbre phrase de Shakespeare, « Mourir, dormir, peut-être rêver« , est répétée par les artistes comme pour rappeler le lien entre le théâtre, le rêve et la société.

Finalement, le rêve des Stanois est universel et humaniste. Quand beaucoup s’attendent à voir de l’individualisme, on s’aperçoit de la générosité qui remplit le coeur de ces gens. Si le projet avait été mené dans une autre ville, beaucoup de rêves seraient sûrement les mêmes selon la metteur en scène qui cite Tolstoï pour justifier sa démarche : « si tu veux parler de l’universel, parle de ton village« . Et le rêve de Marjorie Nakache ? « L’équité territoriale ».

Fatma TORKHANI

Crédit photo : Benoîte FANTON

Rêver peut-être jusqu’au 25 mars au Studio théâtre de Stains, 19 rue Carnot. Tarif : 5 à 11€

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