Bondy Blog : Avez-vous depuis votre enfance ce désir de littérature ?

Amandine Dhée : Être écrivaine n’était pas mon but dans la vie. Pourtant, j’ai grandi dans une famille où l’on aime la lecture, j’ai vu ma mère beaucoup lire, y prendre plaisir, s’évader au travers d’un livre. Dans mes souvenirs, elle m’amenait à la bibliothèque, me disait ce qui lui avait plu dans tel ou tel bouquin. Lire a très tôt été dans mon paysage mais je n’envisageais pas une carrière dans la littérature pour autant.

Bondy Blog : Qu’est-ce qui a créé un déclic chez vous ? Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire ?

Amandine Dhée : J’avais 20 ans, je venais de terminer mon cursus universitaire pour devenir éducatrice pour jeunes enfants. Je m’apprêtais à rentrer dans ce qu’on appelle la vie active et un ami m’a invitée à assister à une scène ouverte dans un théâtre de Lille. J’y ai découvert un autre monde, où le principe de la ligne de démarcation entre la salle et la scène était brisé car tout un chacun peut se représenter sur scène et lire un texte de son choix. Après être revenue deux ou trois fois, je me suis lancée, et j’ai lu un texte que j’avais moi-même écrit. L’expérience était grisante car on se met en danger quelque part à exposer devant un public une part de soi-même. Faire rire et émouvoir les gens devant moi m’a libérée.

Bondy Blog : Comment vous est venue l’idée d’écrire sur la maternité ?

Amandine Dhée : Ma propre expérience. Lorsque j’étais enceinte, j’avais le droit à deux discours radicaux dans lesquels je ne me retrouvais pas du tout. Le premier, présumant que la maternité c’est l’accomplissement de soi en tant que femme ; le second, dit féministe, racontant que faire des enfants était une aliénation, un piège tendu par la société. Beaucoup de comportements que des personnes ont eu avec moi lorsque je suis devenue mère m’ont sidérée. La façon dont on présumait de mes désirs, dont on m’enfermait dans un rôle de mère qui était déjà pré-écrit. J’ai voulu dégommer plein de clichés et raconter cette nouvelle histoire qui s’écrit avec mon garçon. C’est un livre de colère, de joie et d’humour.

Bondy Blog : Qu’est-ce que la femme-lézard mentionnée dans votre livre ?

Amandine Dhée : La femme-lézard c’est une manière pour moi de dénoncer l’instinct maternel, qui n’est pas présent chez énormément de femmes. On vend une maternité surfaite. Elles se font du mal à elles-mêmes car elles n’ont pas senti le bonheur que le Larousse leur a prescrit.

Bondy Blog : Votre personnage est dans une lutte interne pour ne pas tomber dans un modèle de femme qu’elle réfute, celui de « la mère parfaite ».

Amandine Dhée : Mon but est de donner de la force et de la joie à celles et ceux qui me lisent. Je ne veux pas faire la morale car je pense que l’on la fait assez aux femmes sur ce qu’elles devraient faire ou ne pas faire et aussi je ne veux pas que ma narratrice se pose en victime. C’est un fait : nous les femmes, on nous enferme dans des normes, mais dire que moi-même, je ne suis pas porteuse de ces normes sociales serait malhonnête intellectuellement. Ces normes représentent une série de références, de repères pour les femmes, qui sont sécurisantes, réconfortantes. Il y a un combat qui n’est jamais réglé à l’intérieur de nous. Mais je ne restreins pas la conception du bonheur dans la maternité à une seule vision. La femme brouillon est justement celle qui se réinvente, en fonction d’elle-même, de sa propre expérience et non pas avec le dictat qu’on lui imposerait.

Bondy Blog : Il y a beaucoup d’humour dans votre livre, pensez-vous que la dérision est une arme puissante pour déconstruire des mentalités ?

Amandine Dhée : Dans les scènes ouvertes, j’ai pu remarquer qu’il y avait plusieurs manières de parler à son auditoire. Certains ont des approches très frontales, mais cela a pour résultat généralement de diviser les gens. Je trouve dans l’humour quelque chose de fédérateur. On rit, mais surtout on rit ensemble. On peut dénoncer des choses assez graves, on fait tomber les carapaces des gens, on change les points de vue. C’est très puissant.

Bondy Blog : Pour finir, au sujet de l’actualité concernant la libération de la parole des femmes, on voit des camps s’affronter et une opposition visible entre deux groupes. Où vous situez-vous ?

Amandine Dhée : Il y avait une sorte d’omerta sur les sévices corporels ou psychologiques que subissent certaines femmes au quotidien avec une intériorisation de la douleur, de la honte, la culpabilité pour au final se persuader de tout garder pour soi. La déferlante sur les réseaux sociaux de ce ras-le-bol était une suite logique. Le sujet est devenu politique, et je pense que c’est positif. Il y a plein de répercussions dans toutes les couches sociales, et même dans la langue avec l’écriture inclusive, qui est pour moi, en tant qu’auteure, un grand bond en avant.

Propos recueillis par Jimmy SAINT-LOUIS

Lire notre critique de La Femme-brouillon d’Amandine Dhée

Articles liés

  • La jeune philharmonie de Seine-Saint-Denis fait résonner Verdi et Wagner à Noisy-le-Sec

    La jeune philharmonie de Seine-Saint-Denis fait briller la musique classique dans le département. Le 13 janvier dernier, la troupe était à Noisy-le-Sec pour y donner un concert du Nouvel An qui a attiré de nombreux habitants. Notre blogueur Mohamed Errami y était, et il a pu pénétrer les coulisses de cet orchestre vieux de cinquante ans.

    Par Mohamed Errami
    Le 15/01/2019
  • Un siècle plus tard, « Frère d’âme » redonne vie aux autres héros de la Grande Guerre

    Prix Goncourt des lycéens 2018, « Frère d'âme » met la lumière, cent ans après le conflit, sur les soldats des pays colonisés mobilisés pendant la Première Guerre mondiale. Ils étaient des centaines de milliers, venus défendre un drapeau qui n'était pas le leur. Dans son roman, David Diop raconte tout de la position si particulière de ces soldats, finalement soldats parmi d'autres, pris eux aussi dans le tourbillon de la violence et du massacre. Critique.

    Par Kab Niang
    Le 15/01/2019
  • Du Togo aux Tarterêts, Michel Djiwonou raconte le voyage de son « super-héros » de père

    Il était animateur en centre de loisirs quand le théâtre est venu à lui. Quelques années plus tard, Michel Djiwonou a monté sa propre pièce de théâtre. "Le Voyage de mon père... mon départ" est un hommage au paternel, depuis son Togo natal jusqu'à la France, à Corbeil-Essonnes, aux Tarterêts. Des trois années d'écriture aux deux représentations à guichets fermés en guise de couronnement, Michel Djiwonou nous raconte, cette fois, le voyage artistique qui a été le sien. Entretien.

    Par Yassine Bnou Marzouk
    Le 10/01/2019