C’est une fille timide qu’on retrouve à la bibliothèque Dumont d’Aulnay-sous-Bois, en Seine-Saint-Denis en mars dernier. Arborant un sourire gêné, Amina Kellouche, allias Amnkk_93 sur Instagram, est une collégienne on ne peut plus simple de 15 ans habitant Aulnay depuis sa naissance. Elle est la fille d’une mère au foyer et d’un père agent de piste à Fedex. « C’est intéressant les cours… Je suis obligée d’aimer, sinon ma mère va me tuer », plaisante-t-elle.

Avec une note de 14 de moyenne générale, Amina confie qu’elle souhaite devenir kinésithérapeute mais depuis qu’elle connaît un succès grandissant sur les réseaux sociaux, celle-ci pourrait voir ses projets d’avenir changer. « Je fais partie d’un label qui s’appelle Tamlis Music, ils veulent travailler avec moi pour que je devienne humoriste, donc pour l’instant je réfléchis, je ne sais pas trop ce que je vais faire« .

108 000 abonnés sur Instagram

Avec désormais 108 00 abonnés sur Instagram et des milliers de commentaires d’encouragement, on comprend que la réflexion s’impose. La succès story virtuelle d’Amina a commencé en octobre 2017. « Je faisais des vidéos sur Snapchat que j’envoyais uniquement à mes flammes [les contacts avec qui elle échange le plus, ndlr]. On m’a conseillé de les poster sur Instagram et là je vois 10 000 vues et 10 000 abonnés en un jour ! ». Ses motivations ? « Je ne sais pas vraiment, je m’ennuyais donc j’ai commencé à faire n’importe quoi ».

La collégienne admet qu’elle ne s’attendait pas à ce succès. « C’est arrivé très vite, j’ai eu très peu de temps pour m’habituer. C’était choquant ! Quand j’allais au magasin avec ma mère, on me filmait ! J’ai fini par m’habituer ». Dans ses vidéos de quelques secondes, elle tourne en dérision les stars de la télé-réalité comme Sarah Fraisou ou encore Shanna Kress. Pour les réaliser, point de grand logiciel ou de caméra professionnelle : elle se filme avec son iPhone et utilise l’application iMovie.

Amina Kellouche à la bibliothèque Dumont d’Aulnay-sous-Bois en mars 2018

Il y a un an et demi, Tamlis Music, qui gère également des artistes repérés sur Internet comme la chanteuse Wassila, contacte la jeune Aulnaysienne. « Au début, j’étais un peu sceptique parce que je me disais que j’étais trop jeune et que c’était peut-être une blague. Puis, je suis allée dans leur studio, j’ai vu que c’était vraiment un cadre professionnel« . Sa collaboration avec l’agence se résume à « faire la promotion des artistes de l’agence en tant qu’influenceuse ». Nous avons cherché à joindre Tamlis Music à plusieurs reprises, sans succès.

« Maintenant, j’ai des cousines que je ne connaissais pas ! »

Pourtant, faire autant de vues et être l’objet de suggestions vidéos sur Instagram modifie forcément le regard que les gens portent sur elle. Et quand elle en parle, c’est évidemment d’abord sous forme de blague. « Maintenant, j’ai des cousines que je ne connaissais pas ! Il y a aussi des camarades qui avant ne me calculaient pas et maintenant viennent taper la discussion », s’amuse la jeune fille. Quant à ses amis, elle garde les mêmes. « Les moins proches ont tout de même changé de comportement. Ils ne me disent plus ‘wesh Amina’ mais ‘wesh la star’ ou ‘wesh la cyber’. Ça me dérange un peu« .

Sa grande sœur Halima qui l’accompagne le jour de notre rencontre, en profite pour intervenir. « À la maison pour la taquiner, on lui dit c’est pas parce que t’as 100 000 abonnés que tu ne peux pas débarrasser la table ! » Avant de poursuivre : « Elle n’a pas changé, c’est toujours la même avec nous« .

Passion boxe et mangas

Pourtant, comme toutes les jeunes filles de son âge, l’Aulnaysienne est passionnée par une multitude de choses. « J’aime beaucoup le sport, je fais de la boxe anglaise depuis trois ans au club CMASA à Aulnay-sous-Bois ». En plus du sport, l’humoriste cultive une très grande passion pour les mangas tels que Naruto ou encore Dragon Ball  Z. « J’utilise souvent des musiques de mangas pour mes vidéos ».

Pour Amina, il a fallu s’imposer face aux autres influenceurs, moins jeunes, parfois plus durs aussi dans cet univers concurrentiel. « Beaucoup ont repris mes vidéos et mes idées, du coup j’ai des eu des petites histoires pour ça. C’est énervant de voir des gens reprendre ton travail, ton inspiration ». Pour le reste, la jeune femme n’a pas vraiment d’explication à son succès. « Mes vidéos se font rapidement, je ne prends pas une semaine pour les faire, c’est spontané« . Ses idées, elle les décèle sur son fil d’actualité Twitter. Elle reconnaît également trouver de l’inspiration chez les influenceurs outre-atlantiques. « Il y a un Américain, Roy Purdy, qui me fait beaucoup rire ». En revanche, l’adolescente semble très consciente de la fragilité du système voire de son injustice : « C’est intéressant, certains font le buzz du jour au lendemain sans vraiment avoir développé quelque chose alors qu’au contraire d’autres travaillent leurs vidéos, offrent un contenu diffèrent et ont vraiment un talent mais malheureusement ne percent pas. Certains avec peu de moyens et beaucoup de potentiel sont peu reconnus tandis que d’autres sont connus pour rien, c’est dommage. Il y a des inégalités ».

« Généralement, les filles qui percent sur les réseaux sont celles qui font des tutos maquillage »

Connus pour leurs dérives en tout genre, les réseaux sociaux peuvent abriter plusieurs dangers auxquels sont livrés les jeunes. Sereine et très tranquille, l’adolescente semble loin de tout ce raffut. « Je ne reçois jamais de critiques. En général, les gens me soutiennent et me disent de continuer », assure-t-elle. Consciente du jeune âge de ses followers, elle assure prendre ses responsabilités : « Je ne vais pas dire des insultes ! Et puis, ma famille regarde donc je ne vais pas me permettre d’être vulgaire ou malpolie ».

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Un autre sujet la travaille : la place des filles sur les réseaux sociaux. Et son raisonnement est implacable. « C’est un milieu très masculin. Généralement, les filles qui percent sur les réseaux sont celles qui font des tutos maquillage. Elles n’oseraient pas se mettre dans des situations embarrassantes où physiquement elles ne sont pas en valeur« , regrette-t-elle.

J’ai eu une proposition de Fruitz, une application de rencontre. C’est gênant, je suis une enfant et on me demande de faire de la pub pour ça

Comme pour tous les influenceurs, Amina est convoitée pour faire du placement de produit pour lequel elle semble avoir trouvé un juste milieu. « J’en fais mais seulement avec les personnes que je connais pour leur donner de la force et comme ce sont des amis je ne demande pas à être rémunérée ». Mais évidemment, avec autant d’abonnés, elle a aussi eu droit à des propositions de marques saugrenues. « J’ai eu une proposition de Fruitz, une application de rencontre. C’est gênant, je suis une enfant et on me demande de faire de la pub pour ça, c’est la honte« .

La demoiselle se dit en revanche proche de celles et ceux qui la suivent : « Je parle beaucoup avec mes abonnés que cela soit en message privé ou encore dans les Instagram live, ça me fait plaisir. Ils me demandent des conseils pour faire des vidéos, j’essaye de les rassurer en leur disant qu’il faut s’en foutre du regard des autres ». Même si son objectif premier reste le divertissement, Amina se dit prête à parler de choses plus engagées quand il le faut. « On m’a contactée pour aller dans des événements de charité pour la Syrie et aussi pour des cagnottes de solidarité. Si je peux aider, je le fais c’est important ».

Prochaine étape : Youtube

Malgré le succès en ligne, l’adolescente reste très entourée de sa famille. « Ma mère et mon oncle contrôlent tout ! Ce sont mes managers. Ma mère est toujours là, elle regarde mes vidéos, mes story, elle en rigole, elle me voit heureuse donc ça lui plaît« . C’est d’ailleurs avec la mère d’Amina que nous avons d’abord échangé pour réaliser ce portrait. Cette dernière nous a avoué être très préoccupée de ce qui arrivait à sa fille et qu’elle comptait bien être à ses côtés pour la protéger le plus possible. « Au début, j’avais présenté mon compte Insta à ma famille quand j’avais 20 000 abonnés. Ce n’était pas un truc de fou. Mais quand ils ont vu que ça avait monté, ils ont commencé à prendre cela au sérieux ».

Désormais, la jeune femme a un autre objectif : percer sur Youtube. Elle a d’ailleurs déjà lancé sa propre chaîne qui compte pour l’instant 849 abonnés pour deux vidéos postées, bien loin pour l’instant des milliers qui la suivent sur Instagram. Dans la première, tournée à la Défense et intitulée « Les Parisiens sont-ils sociables ? », elle va à leur rencontre, s’incrustant dans des conversations, se moquant gentiment. « Sur Youtube, je veux faire des vidéos plus travaillées. J’attends de faire un projet avec mon manager et producteur. Cela me permettra de toucher un public plus large ».

Suivie sur Instagram par des célébrités comme la comédienne Adèle Exarchopoulos, Amina ne s’emballe pas pour autant. « Je n’aime pas dire que je suis connue parce que c’est prétentieux. Je fais caca comme tout le monde, je fais la vaisselle et le ménage je suis normale ! Je vais continuer mes études, c’est la base. Quand tu es sur les réseaux sociaux, tu peux disparaître à tout moment ». Lucide jusqu’au bout.

Fatma TORKHANI et Azzedine MAROUF

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