Après plusieurs plans sur la ville de Dakar, l’action du film commence avec une scène de conflit : les ouvriers d’un chantier réclament à leur supérieur un salaire qu’ils n’ont pas reçu depuis 3 mois. L’un des leurs, Souleiman, retrouve ensuite Ada, la jeune femme qu’il aime. Alors qu’ils sont tous deux lovés sur la plage, il lui déclare implicitement sa flamme. Ada ne s’en doute pas, mais derrière ses nombreux compliments se cache un adieu : le soir même, il prendra la mer avec ses collègues en direction de l’Espagne.

Un sujet connu vu d’un angle nouveau

L’émigration clandestine de l’Afrique subsaharienne vers l’Europe a fait l’objet de nombreux œuvres et documents. Grâce à ces derniers, on a accès au point de vue des migrants eux-mêmes, ainsi qu’à celui de ceux et celles qui les accueillent (ou pas). En revanche, on pense peu aux proches qui restent au point de départ. Adoptant un point de vue unique, Mati Diop montre pourtant qu’ils/elles ne la vivent pas forcément de manière moins violente – au contraire.

Dans Atlantique, les femmes portent sur leurs épaules de nombreux poids. Pour satisfaire sa famille, Ada doit épouser un homme qu’elle n’aime pas. Une fois Souleiman parti, sa mère est le seul membre de sa famille que l’on voit inquiet. Lorsque les jeunes femmes du quartier sont soudain prises de fièvre, seules leurs mères consultent médecins et imams. Mais malgré toutes ces charges, les femmes crèvent l’écran par leur force, leur sororité et leur envie d’indépendance.

Ada et ses amies apprennent d’ailleurs le départ des hommes du quartier en boîte de nuit, un lieu ici symbole de liberté, amour et amitié. Ada s’y est d’ailleurs rendue en faisant le mur. Pendant le mariage de cette dernière, ce sont ses amies qui la consolent. Plus parlant encore, quand les ouvriers reviennent à Dakar après le naufrage de leur pirogue, c’est à travers le corps des jeunes femmes. Une fois le Sénégal quitté, les jeunes hommes ne sont plus jamais montrés comme ils l’étaient au début : les femmes sont leurs messagers. Le fait qu’elles seules soient possédées est également symbolique. Brave et ambitieuse, c’est la nouvelle génération qui rendra justice aux disparus.

Quant aux hommes restés en ville, ils sont plutôt perçus comme des barrières. Le mari d’Ada est misogyne, le père de cette dernière lui confisque son téléphone avant de demander un test de virginité. Le meilleur exemple reste incarné par Issa, le jeune policier qui enquête sur l’incendie du mariage d’Ada (causé par Souleiman). Convaincu que la Dakaroise y est pour quelque chose, il ne cesse de lui mettre des bâtons dans les roues. Comme pour se venger, c’est son corps que Souleiman choisit de posséder pour communiquer avec son amante. Dans la quête pour l’émancipation féminine, les hommes jouent donc les rôles d’obstacles et moteurs : sans adversité, pas d’affirmation de soi.

Une incarnation saisissante de la douleur

Que des morts souhaitent faire leurs adieux et réclamer justice est tout à fait compréhensible. Cela étant, ils auraient pu choisir 1001 moyens de se manifester : s’ils ont préféré posséder les corps de leurs sœurs, amies ou amantes, ce n’est pas par hasard.

Baisers, sueurs froides, caresses, pieds ensanglantés… Sous tous les angles, dans toutes les situations, les corps des personnages sont sans cesse montrés à l’écran. On comprend facilement l’intention de la réalisatrice : une situation comme celle que vivent les jeunes Dakaroises ne peut s’exprimer avec des mots. Celles qui restent gardent en elles ceux qui partent. Ces dernières aiment leurs morts viscéralement, elles les ont littéralement dans la peau. Mais au-delà du sentimental, elles incarnent les revendications et la colère des défunts – à tel point qu’elles sont devenues les leurs.

Lorsque les corps ne parlent pas, ce sont les matières. L’eau, tout d’abord, puis les vêtements, les vitres, les miroirs, les voilages… Même la bande son paraît palpable tant elle apporte de la texture à certaines scènes. Nombre de ces éléments rappelle aussi la frontière entre deux mondes. Le voilage au-dessus d’une fenêtre marque une séparation bancale entre l’intérieur et l’extérieur, le monde tangible et le monde surnaturel. De manière plus explicite, seuls les miroirs montrent les jeunes ouvriers dans leur enveloppe charnelle. Les morts sont toujours là. Ils trouvent toujours un moyen de se matérialiser et, de ce fait, de rappeler leur présence – ou absence.

L’Atlantique, un territoire hanté et hantant

« Tu ne fais que regarder l’océan, tu ne me regardes même pas. » Ada fait ce reproche à Souleiman alors qu’ils sont assis sur le sable. Mais comment lui en vouloir ? Lui qui s’apprête à affronter les vagues au péril de sa vie. Alors le film vient de commencer, l’Atlantique est perçu comme un élément dérangeant : c’est comme si l’océan dérobait Souleiman à la jeune femme. Si elle savait…

Tout le long du film, l’Atlantique est omniprésent. Filmé de près ou de loin, agité ou calme, le jour ou la nuit, il est presque un personnage à part entière. Et lorsqu’on ne le voit pas, les personnages le mentionnent, on entend le bruit de ses vagues ou on voit à l’écran les effets du vent marin (sur les voilages par exemple). Alors que, bien souvent, l’océan est perçu comme beau, poétique, apaisant, il devient ici menaçant, envahissant, indésirable.

Les Dakaroises sont donc hantées de tous les côtés : la nuit par les esprits des noyés, le jour par le tombeau de ces derniers.

C’est seulement à la toute fin du film que l’océan retrouve enfin une apparence méliorative. Après des retrouvailles enflammées entre Souleiman et Ada, on voit enfin le soleil se lever sur un Atlantique paisible. Jusqu’alors, le soleil n’apparaissait qu’au sein de couchers de soleil inquiétants, la nuit prenant chaque fois un peu plus le dessus sur l’astre. Il a fallu que Souleiman fasse ses adieux en bonne et due forme pour que la lumière renaisse. Comme si Ada voulait nous aider à comprendre ce symbolisme, sa voix off nous conte sa propre renaissance : « Je suis Ada » finit-elle par dire. Retrouver Souleiman lui a permis de se trouver elle-même.

Plusieurs genres pour plus d’intensité

Atlantique est donc un film mêlant plusieurs genres : drame, romance, conte initiatique, fantastique… Chaque genre apportant une dimension nécessaire à la profondeur de l’œuvre. Les genres se mêlent tellement bien les uns aux autres qu’il faut prendre du recul sur le film pour les distinguer.

Cela peut sembler paradoxal, mais le fantastique rajoute du réalisme à l’œuvre : on saisit mieux l’ampleur des dégâts provoqués par l’océan, le film serait moins parlant sans lui. C’est aussi en son nom que les personnages et les spectateurs peuvent faire leur deuil. En effet, sans surnaturel, pas de revenants – donc pas non plus de justice, ni d’explications, ni d’adieux. C’est lui qui rend ce drame un peu moins dramatique.

L’histoire d’amour entre Souleiman et Ada a des allures de tragédie grecque : on sait dès le début que la fin sera triste. Rappelant cependant Ulysse et Pénélope, les deux amants arborent une dimension mythique. L’unicité du couple est incarnée par Ada : c’est la seule, avec son amie Dior, à ne pas être possédée par une âme masculine. Si Dior est sauvée par sa force de caractère et son indépendance totale, Ada est sauvée par son amant. En effet, Souleiman ne souhaite s’adresser qu’à elle, et non s’exprimer à travers elle. Tout comme Pénélope dans L’Odyssée, la jeune femme ne perd pas espoir de retrouver l’homme qu’elle aime. Cet espoir, cette attente et les choix qui en découlent la font grandir – d’où la dimension du conte initiatique – jusqu’à atteindre son apogée lorsque Souleiman et elle s’unissent. Elle est incomplète sans lui, tout comme l’Afrique est incomplète sans ses disparus en mer.

Avec Atlantique, Mati Diop a réussi à faire d’un sujet social et sociétal un conte touchant. Tout y est symbolique, ce qui permet au spectateur de saisir l’ampleur de la crise, mais surtout d’y être sensible. Les histoires d’amour, les traditions, l’espoir, le deuil, même les histoires de fantômes sont des thèmes que l’on retrouve en tout lieu et en tout temps. Ce qu’on a appris à considérer comme un problème purement politique cache en son sein une dimension humaine. Avec intelligence, la réalisatrice adapte donc l’imaginaire et les références communs au profit d’un message que l’on reçoit comme tel : cette peine que l’Afrique connaît lui est propre, mais elle ne devrait pas pour autant vous être étrangère. Elle pourrait être la vôtre.

Syslphée BERTILI

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