Le Bondy Blog : Comment pourrait-on qualifier votre démarche avec Omar et Greg ?

François Beaune : Ma démarche est de raconter une histoire que tout le monde peut comprendre et interpréter à sa manière. Il n’y a pas une bonne façon de lire Omar et Greg. Avant ce livre, ma démarche personnelle c’est de ne pas savoir où je mets les pieds avant de démarrer, c’est de me mettre dans une position où je suis d’abord dans l’étonnement et la curiosité pure face à un événement, un récit d’une personne rencontrée. Après, vient la question de la mise en forme, comment retranscrire ce que j’ai entendu pour que le message délivré soit perceptible pour tout le monde.

Le Bondy Blog : C’est un travail qui se rapproche du travail journalistique, non ?

François Beaune : On peut les confondre mais in fine ce n’est pas la même chose. Moi, je n’ai pas de sujet a priori, le sujet vient fréquemment a posteriori. Un journaliste, lui, va proposer un papier sur un angle qu’il a choisi ; après en conférence de rédaction, on peut parler de la viabilité de l’angle avec lequel le journaliste veut aborder son sujet,  tandis que moi je pars du principe que je ne sais pas sur quoi je vais tomber, je ne sais pas comment je vais le formuler à l’avance. Mon travail de terrain se rapproche de celui d’un ethnologue, qui regarde, étudie l’humain et annote ce qu’il voit, un luxe que le journaliste n’a pas : il informe sur le monde, moi je le fais entendre à mes lecteurs au travers de mes personnages.

Omar ou Greg auraient pu me raconter des choses complètement fausses, ça ne m’aurait pas dérangé

Le Bondy Blog : À quel moment avez-vous décidé de faire un livre des témoignages que tu as recueillis ?

François Beaune : Je n’ai pas rencontré Greg et Omar au même moment. À partir d’une certaine période, nos entretiens avec Greg tournaient un peu en rond. Il  m’a donc proposé de rencontrer son ami Omar, secrétaire général de la mosquée At-Taqwa à Marseille. La certitude que je tenais entre mes mains un potentiel futur livre m’est venue en écoutant Omar me parler. Omar est passé par toutes les cases d’un militant de gauche, mouvements anti-raciste et Parti socialiste, avant de rallier le Front national. Sa rencontre avec Greg, racontée dans le livre, est étonnante. Je voulais absolument la mettre en avant, faire ressurgir cette dramaturgie.

Le Bondy Blog : N’avez-vous pas eu peur parfois d’être manipulé par vos interlocuteurs ?

François Beaune : Omar ou Greg auraient pu me raconter des choses complètement fausses, ça ne m’aurait pas dérangé. Nos rencontres se sont faites sur un rapport de confiance mutuelle, je crois qu’ils étaient tous les deux honnêtes dans leurs récits. Omar, lorsqu’il s’est raconté, est allé assez loin dans ses confessions sur sa famille, ses proches, ses déceptions. Il n’avait aucun intérêt politique à me raconter tout ça.

Le Bondy Blog : Il est difficile de déterminer à quel genre appartient votre roman, est-ce volontaire ?

François Beaune : Omar et Greg n’est ni un essai, ni une fiction ; c’est ce que j’appelle de la littérature de non-fiction. Les personnages parlent toujours à la première personne, qu’ils soient fictifs ou réels, comme Jean Daniel Dugommier dans Un Homme Louche ou ceux que je déploie dans Une Vie de Gérard. Pour les personnes de Omar et Greg, il n’y avait rien à rajouter, je devais être au plus près de ce qu’ils disent. La littérature permet de rentrer en empathie avec quelqu’un et de ré-imaginer le monde avec lui.

Il me semble que les militants FN doivent être écoutés au même titre que n’importe qui

Le Bondy Blog : La progression du FN en France, comment vous l’expliquez ? Votre livre au final ne participe-t-il pas à une propagande pro-FN ?

François Beaune : Il me semble que ce n’est pas mon livre qui a fait ce travail, et le déni de cette situation dont il parle allègrement dans ce livre est ce qu’il y a de plus dangereux. Il me semble que les militants FN doivent être écoutés au même titre que n’importe qui. Ce ne sont pas des fous, des barbares. Voir le FN comme le diable et les militants comme ses démons affaiblit le débat démocratique. Les voix de Omar et Greg posent un certain nombre de questions légitimes sur notre société. En tant qu’écrivain, mon boulot, c’est que la réalité te prenne en pleine figure.

Le Bondy Blog : Entretenez-vous toujours des liens avec les deux protagonistes de votre livre ?

François Beaune : Oui, bien sûr. Plus avec Greg qu’avec Omar. Les deux m’ont fait le plaisir de m’accompagner pour intervenir dans une librairie. On est parvenus tout les trois à faire un livre avec une partie de nous-même.

Le Bondy Blog : Quels sont vos prochains projets ?

François Beaune : J’ai un livre en gestation où mon personnage principal sera une femme. Habituellement, ce sont des hommes parce c’est plus facile pour moi. Mais je n’en dirai pas plus… 

Propos recueillis par Jimmy SAINT-LOUIS

Omar et Greg de François Beaune, éditions Le Nouvel Attila 17€

Pour plus d’informations sur la librairie des 2 Georges, c’est ici

Articles liés

  • La jeune philharmonie de Seine-Saint-Denis fait résonner Verdi et Wagner à Noisy-le-Sec

    La jeune philharmonie de Seine-Saint-Denis fait briller la musique classique dans le département. Le 13 janvier dernier, la troupe était à Noisy-le-Sec pour y donner un concert du Nouvel An qui a attiré de nombreux habitants. Notre blogueur Mohamed Errami y était, et il a pu pénétrer les coulisses de cet orchestre vieux de cinquante ans.

    Par Mohamed Errami
    Le 15/01/2019
  • Un siècle plus tard, « Frère d’âme » redonne vie aux autres héros de la Grande Guerre

    Prix Goncourt des lycéens 2018, « Frère d'âme » met la lumière, cent ans après le conflit, sur les soldats des pays colonisés mobilisés pendant la Première Guerre mondiale. Ils étaient des centaines de milliers, venus défendre un drapeau qui n'était pas le leur. Dans son roman, David Diop raconte tout de la position si particulière de ces soldats, finalement soldats parmi d'autres, pris eux aussi dans le tourbillon de la violence et du massacre. Critique.

    Par Kab Niang
    Le 15/01/2019
  • Du Togo aux Tarterêts, Michel Djiwonou raconte le voyage de son « super-héros » de père

    Il était animateur en centre de loisirs quand le théâtre est venu à lui. Quelques années plus tard, Michel Djiwonou a monté sa propre pièce de théâtre. "Le Voyage de mon père... mon départ" est un hommage au paternel, depuis son Togo natal jusqu'à la France, à Corbeil-Essonnes, aux Tarterêts. Des trois années d'écriture aux deux représentations à guichets fermés en guise de couronnement, Michel Djiwonou nous raconte, cette fois, le voyage artistique qui a été le sien. Entretien.

    Par Yassine Bnou Marzouk
    Le 10/01/2019