Le Bondy Blog : Quel effet ça vous fait de projeter votre film ici à New York?

Hamé : Ça s’est décidé un peu à la dernière minute ! On est venus dans le cadre du programme Young French Films, pour chercher une distribution américaine. On a eu des projections dans des cadres plus conventionnels, avec 200 à 300 spectateurs. New York fait du bien, on repart toujours galvanisés. J’ai vécu ici au cours de mes études à Tisch, NYU (New York University, ndlr), et revenir à New York présenter le premier long-métrage produit, écrit et réalisé par nous, c’est quand même une belle boucle. Et comme le film raconte une histoire qui se passe dans un bar, ça avait du sens de faire ça dans ce bar, surtout que Harlem et Pigalle rencontrent des problématiques communes, dont la prédation sur des baux immobiliers par des chaînes de franchises internationales.

Le Bondy Blog : Justement, votre film décrit les espoirs et déboires de Nas, jeune homme sorti de prison qui retrouve son frère aîné Arezki dans leur bar de Pigalle, à Paris. Comme Pigalle, ici, la gentrification a fait subir au quartier populaire de Harlem son lot de transformations. Qu’est-ce que vous avez cherché à faire et à dire avec Les Derniers Parisiens? 

Ekoué: On a voulu raconter une histoire, montrer que Les Derniers Parisiens sont des Français comme les autres, qui essaient de survivre. Ils jouent, ils misent, parfois ils gagnent, parfois ils perdent. Mais il y a un mouvement général qui entend mettre tout ce petit monde à la périphérie.

Dans notre film, le sujet n’est pas l’identité ou l’immigration. Le sujet, c’est l’accès à l’argent, à la visibilité, à la légitimité

Le Bondy Blog : Dans le cinéma en France, beaucoup de professionnels se plaignent de ce que les minorités reçoivent un traitement de défaveur et se voient cantonner à des rôles clichés. Vous avez le sentiment qu’aux Etats-Unis, le problème se pose moins?

Hamé: L’économie américaine est beaucoup plus fluide, multipolaire. Il n’y a pas ces phénomènes de centralisation et d’entre-soi que je trouve extrêmement criants et caricaturaux en France, en particulier dans le cinéma. L’exemple le plus éclatant aux Etats-Unis est sans doute celui de Black Panther, qui est une grosse franchise. La liberté, la marge politique et symbolique qui travaille ce film, l’air de rien, c’est énorme. Mais c’est qu’il y a des capitaux tenus par des Afro-Américains, c’est évident. Nous, on a pu donner des rôles sans passer par ce syndrome de l’équipe de France, sans se poser la question d’avoir un quota de blancs… Dans notre film, d’ailleurs, le sujet n’est pas l’identité ou l’immigration. Le sujet, c’est l’accès à l’argent, à la visibilité, à la légitimité. Ça travaille le film de façon souterraine.

En France, la gauche paternaliste nous a habitués à venir nous parler de nos problèmes et à les traduire en termes identitaires, psychologiques, psycho-collectifs, mais jamais en oseille…

Le Bondy Blog : La question, ce n’est donc pas « il faut avoir de l’argent », mais avant tout « il faut avoir accès à l’argent »? 

Hamé : La question que les pays qui aspirent à l’autodétermination se posent, c’est celle d’être en mesure d’adapter l’économie à leurs véritables besoins, et donc d’avoir la main sur la machine à cash. En France, la gauche paternaliste nous a habitués à venir nous parler de nos problèmes et à les traduire en termes identitaires, psychologiques, psycho-collectifs, mais jamais en oseille… Je ne te demande pas de pêcher pour moi, laisse-moi apprendre à pêcher ! L’intégration, le mérite, ce n’est même plus un sujet – c’était la grosse carotte des années 80-90, des trucs de diversion – et pendant qu’on utilisait ce vocable-là, on n’utilisait pas d’autres mots. Mais la vérité, c’est quel poids tu représentes, au sens collectif. Parce que la France est extrêmement communautarisée.

Le Bondy Blog : Un communautarisme officieux, alors…

Hamé : Oui, elle est communautaire officieusement. La France ne reconnaît que l’individu, mais on sait que dans la réalité il y a quelque chose de l’ordre du communautaire – la segmentation du marché du travail existe aussi sur des bases communautaires et raciales.

Il faut se prendre en main ! Si on laisse aux autres le soin de produire les images qui sont censées nous représenter, ce seront des images de nous-mêmes à leur image

Le Bondy Blog : Qu’est-ce qu’il faut faire pour que les minorités aient davantage accès au cinéma en France?

Hamé : C’est à nous de prendre le cinéma ! Personne ne nous fera de cadeau. Et il faut aussi se former, produire des films. Dénoncer la discrimination oui, mais il ne faut pas se plaindre d’être tout le temps la cinquième roue du carrosse. Il faut se prendre en main ! Si on laisse aux autres le soin de produire les images qui sont censées nous représenter, ce seront des images de nous-mêmes à leur image. Et donc se pose la question de « qui produit », parce que celui qui finance commande, d’une certaine façon.

On a signé un seul contrat d’artiste chez une major il y a vingt ans, et on a compris. Ça ne nous va pas, on n’est pas assez dociles !

Le Bondy Blog : Vous arrivez à garder votre indépendance?

Hamé: On vient du hip hop. On est habitués à produire nos propres objets et on supporte mal d’être tributaires de quelqu’un qui va décider de l’agenda pour nous. Ça ne marche pas avec nous. Et puis Ekoué et moi, on a une façon de fonctionner comme des frères siamois, ça ne doit pas être facile à suivre pour quelqu’un d’extérieur. On n’a pas voulu se lester d’intermédiaires. On a signé un seul contrat d’artiste chez une major il y a vingt ans, et on a compris. Ça ne nous va pas, on n’est pas assez dociles !

Le Bondy Blog : Quels sont vos projets cinématrographiques?

Hamé : Il y a notre deuxième film, qu’on a aussi co-écrit et qui est la première réalisation de Sarah Marx (L’Enkas, ndlr, sélectionné à la Mostra de Venise). On essaie de faire un film tous les ans et demi, d’avoir un rythme de production qui se rapproche le plus possible de la musique. Il y a un temps de gestation dans le cinéma qui est un peu frustrant. Donc on baisse les coûts pour faire plus de films et exister en tant qu’auteur, car il faut les assommer d’oeuvres et se singulariser aussi comme ça aussi. Il faut un peu de talent aussi, du risque, des couilles si tu me passes l’expression !

Le Bondy Blog : Et la musique? 

Ekoué: On fait toujours de la musique, On fait du son et de l’image. Mais ouais, franchement, on va refaire des albums, tranquille…

Propos recueillis par Sarah SMAÏL (New York)

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