Le spectacle s’ouvre sur face à face poignant entre les trois comédiennes et le public :  simultanément, trois comédiens jouent une femme agressée par un certain Mohamed Ali, 19 ans. Nous suivrons ce Mohamed Ali en filigrane durant toute la pièce, suspendus dans l’attente de la décision que la justice lui rendra.

La pièce est jouée en alternance par deux trios : le premier est formé par Fatima Ndoye, Océan, et la grande Naidra Ayadi, actrice, comédienne et réalisatrice de son premier long-métrage intitulé Ma fille, sorti au cinéma en septembre dernier. Le deuxième trio est composé de Judith El Zein, Alix Poisson et Samantha Markowic.

Des accusés en tout genre !

Avec Justice, l’auteur Samantha Markowic et la metteuse en scène Salomé Lelouch ont magnifiquement reconstitué l’appareil judiciaire et les conditions de la comparution immédiate. Dans cette pièce, Fatima Ndoye, Naidra Ayadi et Océan enchainent les saynètes en jouant à tour de rôle le substitut du procureur, froid, glacial et droit; le policier, violent, agressif et critique envers l’institution judiciaire, et surtout, l’accusé fou, intelligent voire malade, en passant par la chômeuse – magnifiquement interprétée par Naidra – arrêtée pour avoir agressé sa mère, et se grattant continuellement le bras en signe de ses dépendances aux drogues, ou encore la cleptomane multirécidiviste totalement déconnectée de la réalité, qui ne trouve à répondre de ses actes que par : « P’tet que faudrait que je parte au Québec, paraît qu’ils sont gentils là-bas ! »

La justice la moins chère

Avec force, rires et larmes, Justice dénonce la justice la moins chère : « Une nuit en prison, c’est 80 euros par jour ; une nuit à l’hôpital : 800 euros par jour ! » s’exclame Fatima Ndoye entre deux saynètes.

La majorité des accusés fait partie des classes sociales défavorisées, à l’image de la « cléptomane » dont la justice sollicite le placement sous contrôle judiciaire avec obligation de recherche d’emploi, ou encore la « droguée » qui sort à peine de désintox et est une chômeuse de longue date. On comprend que condamner à la prison une personne toxicomane, cléptomane, ou encore une femme de 59 ans qui a frappé un policier après être sortie nue de chez elle, coûte finalement moins cher au contribuable que de chercher à les soigner.

Une justice dépassée et des désaccords profonds

« Il faut condamner et emprisonner ! » s’exclame un policier (joué par Naidra Ayadi) face à la juge  (Fatima Ndoye). La juge n’est pas d’accord pour emprisonner, au motif que les prisons sont déjà pleines. La pièce montre d’un côté les policiers, qui mènent des enquêtes, arrêtent les accusés et les envoient devant les juges, et de l’autre, les juges, qui jugent et prononcent des peines. Seulement voilà, ce que Justice montre avec brio, c’est que la vision de la peine n’est pas la même selon le côté où on se place : pour les juges, une peine de prison ferme ne fera qu’aggraver la situation de l’accusé, tandis que les policiers traiteront les juges de grands théoriciens et d’idéologues. « On met des mois pour enquêter, faire des filatures, arrêter en flag, pour que finalement l’accusé passe 20-30 minutes devant un juge qui découvre le dossier et décide en quelques minutes de son placement en détention, du sursis ou d’un aménagement de peine ! ».

Le décor de la pièce vous plonge à fond dans l’ambiance de l’institution judiciaire. Les murs sont noirs et blancs et rappellent la couleur des habits de juges, des avocats et autres magistrats. L’ensemble est recouvert de feuilles noires et blanches, symboles de la paperasse judiciaire et des milliers de dossiers en attente à gérer au quotidien.

Justice : un spectacle coup de poing à voir absolument ! 

Mohamed ERRAMI

Justice est jouée jusqu’au 8 décembre 2018 au Théâtre de l’Oeuvre, 55 rue de Clichy, 75009 Paris.

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