Le Bondy Blog : « Ma fille », votre premier film en tant que réalisatrice est tiré du roman de Bernard Clavel, « Le voyage d’un père ». Pourquoi avoir choisi de vous inspirer de ce livre ?

Naidra Ayadi : Ce sont les producteurs qui m’ont approchée pour adapter ce livre. Moi personnellement, je ne le connaissais pas. Je l’ai lu et en prenant la trame principale, ça me permettait d’utiliser cette histoire pour parler de sujets qui me sont très importants. C’est une manière de parler de la filiation, de l’amour parents-enfants, de la transmission, de l’immigration. Ça me permet aussi de me questionner. C’est important pour moi de parler de l’amour d’un père. Je voulais montrer une image qu’on ne voit pas souvent au cinéma et en même temps rendre hommage aux pères et les mettre en lumière.

Le Bondy Blog : Dans « Ma fille », il est question des rapports entre des parents immigrés et de leurs enfants, est-ce lié à votre vécu ?

Naidra Ayadi : Oui, je pense. Il y a toujours un décalage entre les enfants et les parents, générationnel évidemment mais ce décalage est encore plus énorme quand on est enfant d’immigrés parce que nos parents nous éduquent avec une certaine image mais aussi avec ce qu’ils ont a appris dans leur pays d’origine. Les enfants vivent par conséquent dans un monde que les parents immigrés ne connaissent pas. Ces derniers n’ont donc pas du tout les mêmes repères. La question essentielle à mes yeux est de savoir ce qu’on fait avec notre culture et comment on fait pour vivre ensemble et créer du lien ? Ce qui est certain c’est que l’amour de nos parents peut être très fort et on n’a pas envie de ne pas être reconnaissant.

Je n’ai pas voulu partir dans le cliché du père qui réagit de manière violente car en vérité, quand on est parent, on veut simplement sauver nos enfants !

Le Bondy Blog : Mais vous, personnellement, comment avez-vous vécu cet héritage ?

Naidra Ayadi : J’ai eu envie de faire des choix que, eux, ne comprenaient pas, mais à force de dialogue, ça a fonctionné. La cadette dans mon film, c’est un personnage qui me ressemble beaucoup parce qu’elle cherche constamment à créer du lien en questionnant son père. Lui, reste silencieux sur son passé. L’important pour moi, c’est de trouver comment nous on s’aime, parce que c’est ce qui est le plus fort !

Le Bondy Blog : Dans votre film, on sent que vous vous attachez à déconstruire les clichés autour des parents immigrés, magrébins, notamment la figure du père.

Naidra Ayadi : Dans ma démarche, j’ai vraiment cherché à éviter le cliché du père violent car en vérité quand on est parent, on veut simplement sauver nos enfants ! C’est pour ça que dans le film, je ne me concentre pas sur la fille car je ne veux pas la juger. Pourquoi fuit-elle ? Ça, c’est une autre histoire, un autre film. Ce qui est important à mes yeux, c’est le père : comment il avance ? Je sais que cela peut perturber, mais moi tous mes personnages, je ne veux pas les juger ! Je crois qu’on peut sauver tout le monde. A un moment dans le film, le père rencontre Dounia, prostituée. Elle lui lance : « C’est pas un choix, mes parents m’ont abandonnée ! ».

D’habitude, on met que des Blancs et on demande que tout le monde s’identifie ! Moi, j’avais envie de faire le chemin inverse !

Le Bondy Blog : C’est une histoire universelle finalement ?

Naidra Ayadi : Oui, c’est exactement cela ! C’est une histoire universelle dans laquelle beaucoup de gens, peu importe leur parcours et leurs origines, peuvent se reconnaître. Je ne veux pas qu’on dise que c’est une histoire d’Arabes ! Moi, je veux que cette famille serve d’identification. D’habitude, on met que des Blancs et on demande que tout le monde s’identifie ! Moi, j’avais envie de faire le chemin inverse.

Le Bondy Blog : Il y a un moment fort dans le film, quand le père craque et boit de l’alcool avant d’aller voir Mourad. 

Naidra Ayadi : À ce moment-là, il y a un truc qui est en train de se transformer dans la tête du père. Au début, dans le premier bar, il répond à la serveuse : « Non juste un coca » on lui retourne : « Avec quoi ? ». Il répète : « Non juste un coca ! ». Ce personnage, je voulais qu’il soit sur le fil. C’est à partir de là qu’il se fait passer pour un autre. Il ne dit plus qu’il est le père de Leila. Il a compris que ça ne marchait pas. Au départ, il se présente comme son père mais personne n’a de respect pour lui. Il décide – pour avancer – de se faire passer pour un autre.

Le Bondy Blog : Durant tout le film, on attend qu’une chose, voir la fille pour finalement ne l’apercevoir que quelques secondes à la fin. Pourquoi avoir choisi ce procéde qui peut déranger certains ?

Naidra Ayadi : J’ai hésité à faire cette fin. Au départ, je voulais que la fille ne rappelle pas sa famille, les ignore mais c’était trop noir comme fin. Finalement, je ne voulais pas que le père ait fait tout ça pour rien. Mon but, c’était qu’à la fin du film, le public ait envie d’appeler leur père, leur mère, leur sœur !

 

Le Bondy Blog : Quelle est votre scène préférée ? 

Naidra Ayadi : J’adore la séquence entre Dounia, la prostituée et Roschdy. Cette scène, dès l’écriture je l’ai aimée ! Il y a de la violence dans cette scène et Dounia, c’est une femme forte et en même temps, très classe ! C’est elle qui à le pouvoir. J’ai un petit faible pour elle !

Dans mon prochain film, il y aura toujours ce travail, ce questionnement sur les raisons pour lesquelles on devient quelqu’un

Le Bondy Blog : Envisagez-vous de continuer à faire ce genre de films réalistes ou comptez-vous essayer d’autres genres cinématographiques ?

Naidra Ayadi : Je ne sais pas. En tant que comédienne, j’adore tout, je veux aller dans tout les univers parce que je me sens capable ! Mais en tant que réalisatrice, oui j’ai envie d’aller ailleurs mais je sais – parce que là je suis sur l’écriture du prochain film – que j’ai des obsessions ! Moi, ce qui m’intéresse c’est les gens, leur sincérité, être auprès d’eux. Je ne sais pas comment sera le prochain film mais en tout cas, il y aura toujours un travail, un questionnement sur les raisons pour lesquelles on devient quelqu’un. Par exemple comment vius – qui m’interrogez aujourd’hui – vous êtes là où vous êtes ?

Le Bondy Blog : Vous avez obtenu le César du meilleur espoir féminin, en 2012, pour votre rôle dans « Polisse » de Maïwenn, vous jouez aussi au théâtre. Si vous deviez choisir entre actrice, comedienne et réalisatrice, ce serait quoi ?

Naidra Ayadi : Je joue actuellement dans une pièce qui s’appelle « Justice » au Théâtre de l’Oeuvre, rue de Clichy à Paris. C’est une pièce engagée qui parle de la justice et de la comparution immédiate. J’adore le théâtre parce qu’on est toujours en équipe. On forme une troupe ! En tant que réalisatrice, je trouve ça douloureux la sortie d’un film car c’est beaucoup de travail, de responsabilités. Quand tu joues dans un film, tu peux toujours te cacher derrière le réalisateur, son travail. Dans la réalisation, le fait d’aller vers les autres, c’est vraiment ce que je préfère !

Le Bondy Blog : Et justement, ce travail de direction, de donner tes instructions aux différents acteurs, comment l’avez-vous vécu ?

Naidra Ayadi : Ce qui est intéressant c’est comment tu vas parler à chacun, parce qu’ils sont tous différents. Ils n’ont pas le même âge. Tu ne t’adresses pas de la même manière à Roschdy Zem qu’à Natacha Krief. Globalement, le métier de réalisateur, c’est génial !

Dans le cinéma, je ne me sens pas rejetée mais je ne me sens pas totalement intégrée non plus !

Le Bondy Blog : Beaucoup de personnes qui tentent de travailler dans ce milieu, les acteurs, les réalisateurs disent à quel point c’est difficile, que le milieu est fermé, que c’est un entre-soi. Comment le voyez-vous ? 

Naidra Ayadi : J’ai dû faire beaucoup de concessions ! Oui, cet entre-soi existe et je ne fais pas partie de ce monde-là. C’est comme ça ! Je pense qu’il ne faut pas se voiler la face. Certains ont tous les réseaux, baignent dedans mais je suis la preuve qu’il ne faut jamais renoncer. Je veux rester positive. On n’a pas besoin de faire partie de la famille. Dans le cinéma, je ne me sens pas rejetée mais je ne me sens pas totalement intégrée non plus. Finalement, cest un peu l’histoire de l’immigration qui se répète ! (Rires) Franchement, je pense que si je m’étais appelée Marie Dupont, j’aurais eu une autre carrière ! Toujours est-il que j’ai joué dans un film merveilleux qui s’appelle « Polisse », qui m’a valu une récompense et ça, personne ne peut l’enlever ! Je suis heureuse de pouvoir vivre de mon métier !

Le Bondy Blog : Et c’est la première fois qu’on vous juge pour votre travail de réalisatrice ? 

Naidra Ayadi : Ce n’est pas évident car dans certaines retombées presse, je me rends compte que des médias sont passés à coté du film. Je pense qu’ils n’ont pas été touchés parce que l’histoire ne les concerne pas. En revanche, quand tu vois dans la salle des gens émus, tu te dis que c’est pour ça qu’on fait tout ce boulot ! Faut revenir à l’essentiel : d’où l’on vient et où l’on va !

Propos recueillis par Mohamed ERRAMI

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