Bondy Blog : En regardant le personnage principal du film*, on ne peut pas s’empêcher de penser à toi. Seydou Tall, c’est Omar Sy ?   

Omar Sy : Non, ce n’est pas moi mais c’est vrai que je lui ai prêté quelques trucs, oui (sourire). Les origines sénégalaises, le métier d’acteur, le fait de venir des Yvelines… mais c’est tout. Il se trouve que Seydou découvre le Sénégal à un âge assez avancé. Pour ma part ça s’est passé plus tôt, dès l’enfance. La différence entre nous deux est là, dans le parcours. Mais c’est vrai qu’on lui a prêté pas mal de choses et ce n’est pas complètement innocent : la confusion qu’a le spectateur, elle est volontaire de notre part. On se disait aussi que ça aiderait à comprendre le personnage si on avait l’impression de le connaître un peu.

Tu as passé deux mois au Sénégal pour le tournage du film. Comment ça s’est passé ?

Bien ! Ça faisait longtemps que je n’y avais pas passé autant de temps, c’était hyper agréable. Avec ce film, j’ai voyagé dans le Sénégal comme jamais auparavant parce que d’habitude, quand on va au bled on va dans la capitale, puis dans le village où il y a la famille. Là, j’ai fait des villages et des régions que je n’aurais jamais visités avant ;  j’ai découvert une partie du Sénégal et fait beaucoup de rencontres. On a aussi tourné avec une équipe à majorité sénégalaise et là, j’ai aussi découvert des Sénégalais qui faisaient ce métier et c’était une première. Finalement je connaissais ce pays mais j’en ai découvert une grande partie.

La sobriété de ton personnage tranche littéralement avec tous ceux que tu as pu interpréter dans ta filmographie. C’était un parti pris ?

Bien sûr ! Cette histoire m’intéressait aussi pour ça, pouvoir essayer autre chose en tant qu’acteur. D’habitude, je suis le personnage plutôt actif et qui bouscule. Mais il se trouve que dans le film, c’est à Lionel (Basse, ndlr) de faire ça. Mon personnage est plus en réception. On avait envie de faire découvrir le Sénégal d’une certaine manière et il fallait que le personnage soit contemplatif.

J’ai encore tout à découvrir dans le cinéma

Seydou Tall fait face à une double culture qu’il gère avec difficulté alors que dans ta vie personnelle, tu sembles être parfaitement à l’aise avec ça. Comment es-tu parvenu à gérer cela ?

J’ai l’impression, à mon humble avis, que les enfants d’immigrés qui grandissent dans n’importe quels pays du monde font face à deux choix. Ou bien tu es chez toi nulle part, parce que lorsque tu te rends dans ton pays d’origine, on te perçoit comme un étranger et vice versa. Ou bien tu es chez toi partout, et moi j’ai fait ce choix-là : quand je viens ici je suis chez moi, quand je vais au Sénégal je suis chez moi, quand je vais dans n’importe quel pays je suis chez moi ! A partir du moment où tu sais qui tu es, que tu as fait ton marché entre les deux cultures et que tu prends le meilleur de chaque, tu es plus fort et plus libre. J’ai fait ça relativement tôt : c’est ce qui m’a aidé à me tenir droit et me sentir chez moi partout.

Cela fait vingt ans que tu fais des films. Selon toi, qu’est-ce qu’il te reste à faire dans le cinéma ?

Tout ! J’ai encore tout à découvrir dans le cinéma, c’est pour ça que c’est un métier formidable. En fait, quand tu es acteur, tu es un stagiaire toute ta vie. Chaque film est un reset, tu repars à zéro à chaque fois et j’ai l’impression que c’est ce qui peut me maintenir jeune. Je viens de terminer un film et je vais en démarrer un autre donc j’ai tout à faire.

Dans ta carrière, il y a quelqu’un qui a contribué à te lancer, c’est Jamel Debbouze. Vous venez de la même ville, Trappes, vous êtes deux stars mais vous n’avez partagé qu’une fois l’affiche d’un film, dans « le Boulet ». Il n’y a jamais eu l’idée d’un grand projet entre vous deux ?

Pendant un long moment, il n’en a pas été question parce que Jamel était un grand et il a fait sa route. On a pris longtemps à y réfléchir. Je crois que c’est ce temps qu’on a pris, d’ailleurs, qui nous met la pression. On se dit que si on a attendu si longtemps, il faut vraiment que le projet soit ouf ! Mais ça va se faire et ça doit se faire, d’ailleurs, ce serait vraiment dommage sinon.

Passer derrière la caméra, c’est quelque chose que tu envisages ?

Non, pas maintenant. C’est dur d’être réalisateur, ce sont d’énormes responsabilités. Tu es responsable de tout le plateau, tout le monde vient te poser des questions auxquelles il faut répondre tout de suite ! Et moi je n’aime pas répondre tout de suite, j’aime bien prendre le temps de réfléchir. J’ai beaucoup de respect pour les réalisateurs parce qu’ils savent ce qu’ils veulent faire, ce sont des capitaines de bateau et si le bateau coule, tu es responsable de la mort de tout le monde. Je n’ai pas ces épaules-là. J’ai l’impression que, pour faire ça, il faut du courage et du talent et je ne crois avoir ni l’un ni l’autre pour la réalisation (rires).

Omar Sy à Paris, lors de l’entretien qu’il a accordé au Bondy Blog. (C) Elsa Goudenège

Encore cette année, tu es la deuxième personnalité préférée des Français. Selon toi, qu’est-ce qu’ils aiment tant chez toi ?

Je ne sais pas… A vrai dire, je ne me pose pas la question. Je me contente de recevoir. C’est un beau cadeau et une belle déclaration d’amour que je reçois avec un grand plaisir mais aussi beaucoup d’humilité. C’est leur choix, ça ne m’appartient pas et je n’en suis pas responsable. Je suis juste content et reconnaissant.

Te considères-tu comme un artiste engagé ?

On parle beaucoup de ça aujourd’hui. On dit d’un artiste qu’il doit être engagé mais je ne sais pas ce que ça veut dire. Je pense que, par définition, un artiste parle de ce qui le touche. J’ai le sentiment d’être libre et de parler de ce qui me touche, libre aussi d’être silencieux parfois parce qu’il y a des choses dont je ne parle jamais. Il y a des mots qui sont utilisés à tort et à travers et qui me dérangent, finalement. Aujourd’hui, « artiste engagé », ça veut dire tout et son contraire et je n’aime pas beaucoup me définir.

A plusieurs reprises, tu as pris position sur des sujets d’actualité, sur des luttes sociales, concernant les migrants, les violences policières ou après le décès d’Adama Traoré. Qu’est-ce qui fait qu’à ce moment-là, on décide de s’exprimer ?

Quand quelque chose me touche, quand quelque chose me paraît injuste, je le dis. C’est une démarche assez spontanée. Parfois, certaines choses me touchent mais je décide que la bonne décision à ce moment-là, c’est le silence. C’est viscéral. C’est pour cela que lorsqu’on me dit que j’engage ou que je m’affiche, je ne suis pas d’accord parce que ces choses-là relèvent de l’intellectuel. Moi, je ne suis pas un intello ni un cérébral, je suis un instinctif qui réagit avec mes tripes. C’est pour ça que je fais ce métier-là.

J’ai quitté Trappes mais Trappes ne me quittera jamais

Tu t’es également engagé auprès des Rohingyas en Birmanie, et ton appel a permis de lever près de deux millions d’euros de dons. Quelles suites cette action a-t-elle eues ?

Il y a eu des résultats concrets, les gens n’ont pas donné pour rien. Des hommes et des femmes ont eu du travail, certains ont eu du matériel afin de pouvoir fabriquer des fours en terre cuite pour les gens dans le camp, des hommes sont payés pour nettoyer le camp, d’autres ont construit des maisons… J’en suis très fier. L’élan a été énorme, ça donne beaucoup d’espoir de voir autant de gens se mobiliser, autant de jeunes, surtout. Même celui qui a mis un euro peut être fier, c’est l’intention qui compte et il y avait beaucoup de bonnes intentions dans ce projet.

Tu vis aujourd’hui aux Etats-Unis. Quel rapport entretiens-tu avec Trappes, où tu as grandi ?

Je n’ai plus trop de rapport aujourd’hui vu que je n’ai plus grand monde là-bas. Mes parents font des allers-retours entre le Sénégal et la France, mes frères et sœurs n’habitent plus dans Trappes mais dans les environs. Ce serait te mentir que de dire que j’y vais tous les week-ends. Quand je m’y rends, c’est uniquement le soir pour voir mes parents. Je croise quelques têtes des fois mais c’est rare et tous mes potes ont leur famille et ne vivent plus à Trappes. J’ai un regard beaucoup plus nostalgique sur Trappes. Trappes fait partie de moi, j’y suis né et mon premier enfant aussi. Aujourd’hui dans ma façon de parler, de réfléchir, dans ma sensibilité, de m’habiller, il y a du Trappes. Donc j’ai quitté Trappes mais Trappes ne me quittera jamais, et en plus c’est sur mon état-civil donc ce sera en moi pour toujours (rires).

En revanche, tu insistes souvent pour ne pas t’ériger en représentant de Trappes ou des banlieues…

Bien sûr. J’ai 40 ans, je vis aux Etats-Unis et on me pose la question de savoir ce que pensent les jeunes de Trappes, comment les jeunes de Trappes vivent… Mais si vous voulez avoir la bonne réponse, ce n’est pas à moi qu’il faut poser la question mais à eux directement ! Je suis évidemment sensible à ce qu’il s’y passe, mais je suis parti il y a vingt ans. Je fais partie du passé. C’est pour ça que lorsque je vais là-bas le soir et que je ne suis pas avec ma famille, je roule dans Trappes et je m’assois seul à un endroit qui m’éveille des souvenirs.

*Yao, réalisé par Philippe Godeau, sortie en salles le 23 janvier.

Propos recueillis par Felix MUBENGA et Sarah ICHOU

Crédit photos : Elsa GOUDENEGE

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