#Bondygnon. Le Bondy Blog conclut son tour des quartiers d’Avignon en plein Festival par « la Rocade ». Et là, le festival semble être beaucoup moins présent dans les esprits des habitants…Reportage d’Ahmed Slama.

Une ligne droite depuis le Palais des Papes et sa cour d’honneur, on traverse la rue de la République bondée. Ces artistes de rue autour desquels on se masse. On admire leurs performances. Des comédiens inondent les passants de flyers, les invitent à venir voir leur spectacle « c’est juste à côté, là, dans la rue ». On marche et l’on voit se constituer des files d’attente devant les théâtres. Un mois durant, tout espace à Avignon devient théâtre : écoles, églises, gymnases, cinémas. Et toujours accompagnés par ces corolles d’affiches qui pullulent et s’épandent sur les murs, on descend la rue que les Avignonnais surnomment, la rue de la « Ré ». On tourne à gauche, et on se retrouve, Place des Corps Saints, son sol pavé, sa fontaine aussi. Elle trône au centre entourée par les tables des cafés et des restaurants. On y rit, on y mange, on y boit. Bouillonnement banal du festival. On poursuit, ligne droite, toujours cette mosaïque d’affiches. On dépasse la porte Saint Michel; on est en dehors des remparts. Les affiches se font brusquement moins nombreuses. Quelques-unes émaillent l’avenue de Saint Ruf. Plus on s’éloigne de ces remparts qui rapetissent à vue d’oeil, plus la foule s’amenuise. Aux quelques villas dont les murs recèlent de jardins et de piscines, succèdent les bâtiments de la Rocade, noircis par la suie du manque de soin. À quelques mètres de la Durance et du département des Bouches-du-Rhône, ces barres d’immeubles forment de seconds remparts où seules de rares affiches du festival In s’exhibent sur les emplacements publicitaires.

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Le « rien » des quartiers 

Il est aux environ de dix-huit heures, le soleil avignonnais se fait plus doux. La Rocade, déserte depuis onze heures, commence à se repeupler. À quelques mètres de La Poste des Olivades, Hamid, 35 ans, et Walid, 24 ans, viennent de sortir de chez eux. Ils se sont installés à l’ombre de la résidence Alizé, faute de parc, faute de mieux. Quand on évoque la vie à la Rocade, un mot résume leur quotidien, « rien ». « Tout manque ici » confie Walid, « surtout l’été, tout ferme ». Et lorsqu’on parle à Hamid du festival, celui-ci se gausse : « Faudrait déjà que la ville s’occupe des terrains alentours, des bâtiments. Il n’y a aucune fontaine, les quelques espaces verts ont disparu depuis longtemps ». Lorsqu’ils ont du temps, ils flânent quelques heures au centre-ville, boire un café. « Même les enfants, ils n’ont rien pour s’occuper » poursuit Walid. « Regardez, là-bas, l’état du parc ». Là-bas, c’est un square, petit enclos grillagé, sol poussiéreux parsemé de quelques touffes d’herbes jaunies. Un vieux tourniquet, couleurs délavées, traîne. Les enfants l’ignorent. Ils sont six. Ils jouent au ballon. Faïza, 11 ans, Jade, 10 ans, courent dans le nuage de poussière. Elles vont au festival quelques fois : « J’aime beaucoup l’ambiance », raconte la première. « Il y a des gens qui chantent, qui s’amusent, ça change du quartier ». Jade abonde en son sens : « Oui, il y a aussi des gens qui dansent, ils ont des costumes et tout, c’est beau ». Des spectacles ? Elles n’ont en vu aucun. « On fait que se balader, nous, avec nos parents. Une fois on voulait voir un spectacle, mais en comptant toute la famille, c’était trop cher ». Faïza et Jade rejoignent le reste du groupe, reprennent leur partie de foot. On longe la rue Noël Hermitte, ancien maire d’Avignon. En bas des immeubles, il y a Sonia, 48 ans. Elle habite la Rocade depuis plus dix ans, jamais elle n’a vu le festival poser ses affiches, ses spectacles ici. « On peut habiter à Avignon sans se rendre compte qu’il y a le plus grand festival de théâtre du monde ». Elle qui a une « sensibilité toute particulière au théâtre » elle regrette «  que ce festival ne soit pas plus ouvert sur les quartiers alentours ». Lorsqu’elle était travailleuse sociale, elle allait avec quelques jeunes du quartier regarder les spectacles du Chêne Noir, rencontrer des artistes. « Même si certains me disaient qu’il n’avait pas aimé le spectacle, je voyais leur visage, durant la représentation s’ouvrir. Ça les touchait ». Et Sonia de souligner l’urgence de s’occuper de ces quartiers en vue de l’actualité: « S’il n’y a pas d’actes forts concrets, il pourrait y avoir des passages à l’acte ».

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« On n’a pas besoin de permission »

Rue du Dr Geoffroy les tables et les chaises sont de sortie. Un grand écran, vissé au mur, rivé sur BFM, évoque les attentats de Nice. Depuis la terrasse, on entend résonner les claquements d’un baby-foot à l’intérieur. Kader, la trentaine, ne voit pas ce que ferait le festival à la Rocade : « Les gens refuseraient de venir ici, à la Rocade. Dès qu’ils verraient l’état des rues,  ils prendraient leurs jambes à leur coup. Pour profiter du festival, on n’a pas besoin de permission, ni d’aide. Si quelqu’un veut profiter du festival, il n’a qu’à y aller ». Messaoud n’est pas du même avis, lui voudrait voir l’effervescence s’exporter ici, en dehors des remparts. « Tous les gens, ici, qui sont en terrasse, ils travaillent dur. Nous tous, nous payons des impôts. On aurait droit d’avoir le festival à la Rocade. Quand je vois tout l’espace qu’il y a, des gymnases, des locaux vides dans le quartier, je me dis qu’on pourrait les transformer en salles de spectacles ». Un peu plus loin, il y a Karima, mère de famille, qui rentre du centre ville. Elle est allée déguster une glace avec ses enfants. Une habitude qu’elle a prise à chaque festival. Aller s’immerger dans l’effervescence de la ville, une fois l’an. « Parce que l’année durant, ce ne sont pas que les quartiers qui sont tristes, c’est toute la ville qui l’est, ça se transforme en désert ». Une raison de plus, à son avis pour que le festival vienne à la Rocade.

20 heures, le soleil se couche lentement sur les vieux bâtiments de la Rocade, une journée ordinaire d’écoulée.

« La décentralisation à 3 Km » 

Dès sa prise de fonction au festival d’Avignon en 2013, Olivier Py avait eu ces paroles fortes : « Je veux la décentralisation des 3 Kilomètres ». Une volonté qui l’inscrit dans la lignée de son illustre prédécesseur, fondateur du festival d’Avignon, Jean Vilar qui avait réussi le pari de la décentralisation théâtrale et dramatique qui représentait cette politique initiée sous la quatrième République, visant à développer la production et la diffusion du théâtre dans les régions. Jean Vilar, comme Olivier Py aujourd’hui, assignait au théâtre un rôle de « services public ». Malgré sa politique envers les quartiers avec la création d’ateliers de théâtre dans les collèges ou d’ateliers médias, l’impact de la politique d’Olivier Py sur les quartiers n’est malheureusement pas encore à la hauteur des espérances.

Ahmed Slama

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