Fatima Sissani ne l’avait sûrement pas prévu mais son film sort à point nommé. Dans Tes cheveux démêlés cachent une guerre de sept ans, la réalisatrice raconte une Algérie qui se soulève ; non pas celle de 2019 mais celle de 1962 et des années précédentes, celle dont la victoire fut l’indépendance du pays, rien de moins. C’est aux femmes, en particulier, que s’intéresse la Franco-Algérienne. A trois d’entre elle, en l’occurrence : Éveline Safir Lavalette, Zoulikha Bekaddour et Alice Cherki, toutes trois engagées dans le FLN (Front de libération nationale).

Pour la réalisatrice algérienne, en France depuis l’âge de six ans, c’est un peu la suite logique d’un questionnement personnel. Celui sur l’histoire contemporaine de son pays, qu’elle a étudiée lors de son parcours à l’université (elle a un DEA en droit), questionnée à la radio (Radio Zinzine, Fréquence Paris Pluriel, France Culture) puis mise à l’honneur dans un premier documentaire, J’aime pourtant le pays que je quitte. Aujourd’hui, Résistantes est « une manière de comprendre la guerre d’Algérie », dit-elle.

L’idée de ce film vient du producteur algérien Khalid Djilali qui, après avoir vu son premier documentaire cinématographique La langue de Zahra, a proposé à Fatima Sissani de faire le portrait d’Evelyne Safir Lavalette, une des héroïnes de la guerre d’indépendance. « Il lui semblait que cela irait dans la continuité de mon premier film dans lequel je donnais à voir l’histoire d’une femme d’un âge avancé, ma mère, révélant peu à peu les multiples dimensions d’une personnalité forte », raconte-t-elle aujourd’hui.

Mettre des mots sur l’indicible

Comme Evelyne, des milliers de combattantes algériennes ont participé à la guerre d’indépendance aux côtés de leurs frères, maris ou pères. Elles s’engagent à l’époque pour la liberté de l’Algérie et se réclament une liberté. Elles avaient des rôles d’espionne. Elles étaient des agents de liaison. Chargées parfois de garder le plus discret des secrets. Deux autres d’entre elles sont à l’honneur de ce film monté en 2017 puis ressorti le 20 mars dernier : Zoulikha Bekaddour et Alice Cherki.

Les trois héroïnes du film ont connu la torture, l’hôpital psychiatrique, la clandestinité et la prison. Une des origines de leur engagement remonte à l’événement sanglant du 8 mai 1945. Mais la violence fut utilisée contre elles comme arme de guerre. Des années plus tard, elles cherchent les mots pour qualifier, raconter, nommer cet affrontement sanglant entre une armée clandestine et une armée régulière. Par ce conflit emblématique de l’anticolonialisme, le témoignage de ces trois femmes montre les violences faites aux femmes durant huit ans.

Un écho involontaire à l’actualité algérienne

Selon ces femmes, la guerre a été marquée par l’arrivée en Algérie des soldats qui n’avaient pu empêcher la défaite de l’armée française en Indochine, dans la cuvette de Diên Biên Phu. Elles se souviennent par exemple de ceux de la Légion étrangère, ceux qui apportaient avec eux un discours raciste sur les indigènes et humiliant pour les femmes.

Tous ces actes indignes commis sur les corps des femmes étaient une stratégie partagée et réappropriée par les militaires. Là-dessus, Évelyne, Zoulikha et Alice ont fini par briser le silence dans la douleur après l’avoir gardé pendant des décennies. C’est un peu l’histoire de ce film. Et c’est un peu l’histoire de l’Algérie de 2019 et de ces foules où figurent, à leur manière, les Résistantes de demain.

Kab NIANG

Résistantes, Fatima Sissani, 2019 : projection-débat dimanche 31 mars à l’Espace Saint-Michel à Paris (5e arrondissement) en présence de Saïd Bouamama, sociologue et militant associatif

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