Remettre en cause le primat de l’information sur la communication, réintroduire de l’identité et ralentir le temps. Sur fond de désaffection à l’égard de la politique, c’est ce que préconise Dominique Wolton, figure de proue en sciences de l’information-communication, chercheur au CNRS et auteur de nombreux ouvrages sur la communication politique, les médias et la mondialisation.

Il est un peu plus de midi dans le quartier du Panthéon. J’ai rendez-vous avec Dominique Wolton, auteur notamment du livre : « Informer n’est pas communiquer ». Pas de cravate, le col de sa chemise à rayures légèrement ouvert, un sourire malicieux et un petit agenda en cuir posé devant lui. Il s’empresse de s’asseoir commande un café et me dit en rigolant : «  je suis en retard, ça m’énerve ! « .

Il précise très vite ses trajectoires : « J’ai publié un livre l’an dernier qui retrace mon parcours et qui s’appelle ‘Indisciplinés, la communication les hommes et la politique’ et en fait c’est ça. C’est faire un temps de recherche pour mieux comprendre les relations entre la communication les hommes la politique. J’ai travaillé sur dix domaines différents, les mœurs, aujourd’hui la mondialisation, l’exercice du pouvoir, l’espace public, l’Europe, et à chaque fois ce qui m’intéresse de montrer que, un, l’information et la communication sont un couple indissociable et que, deux on a complètement tort de dévaloriser la communication au profit de l’information, parce que le plus compliqué des deux c’est la communication. L’information c’est le message, la communication c’est la relation, la relation c’est l’autre et l’autre c’est là où commencent les difficultés. »

« La communication, c’est la grande question du 21ème siècle »

Revenant notamment sur l’assassinat d’Hervé Gourdel, Dominique Wolton analyse : « La tragédie du terrorisme c’est qu’il est un miroir renversé. Le monde occidental a dominé politiquement intellectuellement, psychologiquement mais il n’a pas fait suffisamment attention depuis la fin de la décolonisation aux grandes cultures, aux grandes religions, notamment au monde arabo-musulman. »

Il évoque également le traumatisme laissé par l’assassinat des moines de Tibhirine en Algérie et commente : « ces deux éléments là montrent bien que, un, on appartient finalement aux mêmes univers de valeurs mais que, deux, on n’a pas les mêmes cultures, et que donc il faut absolument que l’Occident soit plus respectueux des autres, que les autres soient respectueux aussi bien sûr, mais la mondialisation oblige à se respecter mutuellement. (…) A la limite, c’est paradoxal mais c’est depuis la fin des colonies qu’il y a le plus de mépris ».

Il insiste : « La plupart du temps, la communication, ce n’est pas le partage, ce n’est pas l’interaction, c’est la négociation. La communication c’est la grande question du 21ème siècle. […]. Le 21ème siècle sera confronté à la question de la négociation et surtout à la grande question politique de la cohabitation, quand on ne se connait pas, qu’on ne s’aime pas forcément mais qu’on ne peut pas se massacrer ».

« Il faut que les élites arrêtent d’avoir cette fascination pour internet »

Pour le chercheur, il est aussi primordial de « sortir de la tyrannie technique ». Il analyse : « aujourd’hui, on confond la performance technique avec la performance humaine ! (…) au lieu d’agir, de réfléchir de prendre du temps, les hommes politiques se mettent à courir et les réseaux nous branche à un rythme extraordinaire. Ni vous moi n’allons à la vitesse des Tweets ! ».

Et pour lui, cette surprésence médiatique et cette vitesse croissante ne pourront pas être bénéfiques : « dans un premier ça va favoriser des personnes comme Zemmour qui diront : écoutez-moi j’ai la solution et j’ai raison contre tout le monde, il suffit d’être racistes, xénophobes, repliés sur nous-mêmes ! ». Il explique : « Il n’y a plus de respect pour la connaissance pointue et un gars qui fait un petit bouquin de 200 pages en disant tout le monde est pourri, s’installe comme chef d’œuvre intellectuel. C’est nul, ça grandit pas le débat, c’est pas de la démocratie, c’est de la démagogie ».

Il poursuit : « le problème posé par internet, c’est qu’il accélère encore plus, c’est qu’il nous donne l’illusion qu’on se comprend tous. C’est ça l’erreur. C’est de croire que le monde peut tourner à cette vitesse là. Il faut ralentir, il faut que les élites arrêtent d’avoir cette fascination pour internet. Tous les jeunes utilisent constamment internet, et tous les adultes, au lieu de dire aux jeunes : ‘Ecoutez il faut en sortir’, par démagogie et par peur d’être vieux et réactionnaires sont les premiers à dire ‘C’est formidable !’ […] Sur Facebook, les jeunes ne communiquent pas, ils échangent, c’est très bien pour l’ouverture, formidable pour la solidarité mais entre la solidarité de principe de Facebook et la solidarité réelle… C’est pas vos copains d’Asie et d’Amérique Latine qui vont résoudre vos problèmes ! ».

Sortir de la tyrannie technique donc, mais aussi sortir de « la tyrannie économique ». Il analyse: « Le retour de la religion s’explique, un, par les velléités du monde absorbé par la religion et deux, par le fait que le monde occidental n’a pas d’autres valeurs à mettre en avant que la consommation. (…). Il faut réintroduire du temps dans l’économie. On est passé d’une économie de production qui demande du temps à une économie de spéculation qui est complètement basée sur internet. Il faut sortir de cette économie de spéculation, qui appauvrit tout le monde, revenir à une économie de la production et réintroduire du temps ! ».

Dominique Wolton revient aussi sur les faiblesses des partis de droite comme de gauche. « Si les gens normaux adhèrent à des partis d’extrêmes droite, ça veut dire que les partis de droite et de gauche ont été incapables d’assumer cette France multiculturelle. La droite a été lâche, comme la gauche en ne disant pas dès le début, nous sommes black blanc beurre et c’est une richesse d’être une identité française de toutes les couleurs ! ».

Il insiste : « Si on veut ne pas être mangés, absorbés, par la mondialisation, il faut remettre plus d’identité culturelle. (…) Il faut remettre la politique au premier plan et revenir aux fondamentaux, renforcer la communauté internationale et apprendre à se tolérer parce que ça oblige autant le monde arabo-musulman à nous tolérer que nous à le tolérer. C’est pour ça que je dis, le 21ème siècle sera non pas le siècle de l’écologie, bien sûr il y aura le problème de l’écologie à régler mais ce sera surtout le grand siècle de l’apprentissage de la communication ».

« L’Europe est la plus grande utopie politique du monde ! »

Le chercheur prolonge sa réflexion sur une analyse à l’égard de l’Europe et de la jeune génération : « L’Europe est la plus grande utopie politique du monde ! 28 pays, démocratiquement, décident de faire quelque chose ensemble. Quand on voyage beaucoup comme moi dans le monde, on se rend compte que l’Europe crée une admiration extraordinaire mais le problème c’est qu’elle a été faite sur deux à trois générations. Et elle a été tellement incapable de se vendre et de se valoriser que, du coup, la génération des jeunes, qui devrait être la 4ème génération, a du mal à investir l’Europe. Il y a un message politique à faire passer : ‘rentrez dans l’Europe, restez-y, menez les batailles qu’il y a à mener, mais de grâce ne restez pas dans votre coin !’ ».

Il termine en affirmant: « La richesse de l’Europe, ce sont ses langues, c’est son handicap aussi mais tant pis, il faut admettre le temps de la traduction. Si on veut une mondialisation qui soit respectueuse de l’autre, la première industrie de la mondialisation, il faut que ce soit l’industrie de la traduction. » En bref, pour lui : « l’apprentissage de la jeune génération ce sera à la fois de réinvestir l’Europe et de donner un sens à la mondialisation. Et si on veut vraiment que la mondialisation soit pacifique, il faudra mettre la politique au premier plan. Des négociations, des négociations, des négociations !».

Anne-Cécile Demulsant

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