Comment avez-vous réagi le 7 janvier, lorsque vous avez appris qu’une fusillade à Charlie Hebdo venait de faire 12 morts ?

Ce que nous avons fait avec Mediapart, avec la même spontanéité que tout le monde, c’était d’organiser le soir-même une veillée en streaming, c’est-à-dire en vidéo que l’on pouvait voir sur internet et sur notre site. Nous avons invité la presse, dans toute sa diversité. Le Bondy Blog était là, Beur FM, Oumma.com, etc. C’était une veillée pour les victimes. Les attentats ont été un choc, une alarme sur notre société, sur notre démocratie, sur ce que nous faisons ensemble. Nous n’étions pas dans l’émotion mais plutôt dans cette sensibilité-là, cette gravité-là. Cet événement me conforte dans l’idée qu’il y a peut-être une certaine insouciance qui n’est plus de mise, il faut avoir une gravité sur les problèmes de société qui ont pu produire ces monstres. Car ces monstres viennent de notre société, même s’ils ont rencontré en chemin une idéologie meurtrière et délirante.

Avez-vous participé au rassemblement du 11 janvier ?

Oui, bien sûr. Mediapart a appelé à une marche pour un sursaut citoyen, c’est-à-dire une marche de la société. Ce qu’elle a été finalement, même s’il y avait des personnalités. Il y a encore à mobiliser toute une partie de la France, celle qui est le plus à l’écart socialement. Il y a le temps de l’émotion, des enterrements, des cortèges dans les cimetières. Et il y a le temps, non pas de la guerre et des passions qui vont ajouter de la haine et de la peur, mais de la politique en profondeur.

Justement, quelles réponses espérez-vous entendre de la part des politiques ?

Celles que nous avons toujours défendues à Mediapart, d’avoir un imaginaire de l’esprit public qui nous élève, qui nous rassemble, qui soit celui de la France telle qu’elle est, telle qu’elle vit. On peut voir la France de deux façons : celle des meurtriers, un visage effroyable qui risque de nous mettre en guerre avec nous-mêmes. Soit on regarde la France avec le visage des victimes. Qu’ont-elles en commun ? D’être Françaises, parfois depuis peu, et d’être d’apparences, de cultures, de croyances, d’origines totalement diverses. C’est cela la France. C’est ce visage-là qu’il faut promouvoir. Rassemblons-nous autour de causes communes.

Que craignez-vous pour la suite ?

Les terroristes font toujours la politique du pire. Ceux qui ont fait les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis ont fait la politique des néo-conservateurs, du Patriot Act, de Guantanamo, de la torture, de l’invasion de l’Irak, de la guerre contre le terrorisme… de la politique de la peur dont l’onde de choc continue à déséquilibrer le monde. Les terroristes sont des apprentis sorciers en croyant remporter une victoire en fait ils arment ceux qu’ils désignent comme le pire ennemi. Ce sont les alliés des politiques que nous combattons. Ce que je crains c’est que l’on se serve de ces crimes pour nous engager dans une guerre sans fin, pour désigner en bloc une partie de notre peuple. Les musulmans sont les premières victimes du terrorisme islamiste. Ce n’est pas l’Islam qui produit ces terroristes. Ces derniers se prétendent de l’Islam mais n’ont rien à voir avec l’Islam. En revanche, ils sont le produit de toutes les fractures, les déchirures de notre société. Mon souhait serait que l’on arrête d’agiter des épouvantails car sinon on continuera à produire des monstres. Je souhaite que l’on se relève, que l’on ait ce sursaut, que l’on sorte de ces vaines polémiques qui nous rabaissent.

Que comptez-vous faire à Mediapart dans les jours et les mois à venir ?

Il faut d‘abord donner à comprendre. Notre métier n’est pas d’ajouter de l’émotion à l’émotion, la passion aux sentiments. Vous connaissez la vieille formule de Spinoza, « Ni rire, ni pleurer mais comprendre ». Comprendre, ce n’est pas excuser, mais si on a mieux compris on saura mieux réagir. Nous avons enquêté sur l’enquête, car il y a un grand fiasco policier derrière tout cela et il faut le dire. C’est une réalité, même s’il faut rendre hommage aux policiers qui ont sacrifié leur vie. Mais il faut essayer de comprendre comment des gens qui étaient dans les radars des services de renseignements  ont pu échapper à la surveillance. Pourquoi les dispositifs anti-terroristes ont échoué ? Pourquoi ça n’a pas marché ?

Il faut aller dans les écoles, débattre, discuter. Il faut donner à comprendre, donner du sens. Si cet événement sans précédent est une alarme, il l’est notamment pour les médias. Ce monde de médias en flux continu, cette idée que l’on peut tout dire. Alors que non. La démocratie, c’est l’apprentissage du fait que l’on ne peut pas tout dire. Il y a là un appel à la responsabilité, à un travail journalistique qui nous élève.

Propos recueillis par Leïla Khouiel

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