« Nous avons du mal à nous mettre en grève, mais là, si nous ne bougeons pas, nous ne pourrons plus faire notre travail. Nous comblons les manques avec des bouts de chiffon ». L’alerte de Perrine Desprairies, éducatrice spécialisée à Aulnay-sous-Bois, sonne comme un SOS. Ce vendredi 9 novembre, cette éducatrice spécialisée a rejoint quatre collègues du SIOE 93, service d’investigation et d’orientation éducative situé à Bobigny. Ses trois antennes – deux à Bobigny, une à Aulnay-sous-Bois – mettent en place des actions éducatives en milieu ouvert qui permettent aux enfants victimes de violences dans leur milieu familial de bénéficier d’un suivi tout en restant dans leur famille. Une mission sur le papier car autour de la table toutes font le même constat alarmé : mener à bien leur action est devenu quasi mission impossible. Et elles d’habitude discrètes, ont décidé de prendre la parole pour dénoncer et dire stop.

De gauche à droite : Julie Van der Heym, Perrine Desprairies, Célia Lhotellier, Layla Pearron, Magali Lutrand et Julie Derancourt qui ont décidé de dénoncer publiquement les conditions de protection de l’enfance en Seine-Saint-Denis

Comment dire aux familles qu’on ne les suivra qu’un an et demi plus tard ? C’est comme si un médecin vous disait : ‘Vous êtes malade mais n’aurez votre traitement que dans dix-huit mois’

« Nous ne sommes plus en mesure d’assurer notre mission de protection de l’enfance » constate, sans détour, Julie Derancourt, cheffe de service à Aulnay-sous-Bois. « Nous recevons des familles qui en principe n’ont pas choisi d’être aidées, le juge des enfants les y contraint. Comment leur dire qu’on ne les suivra qu’un an et demi plus tard ? C’est comme si un médecin vous disait : ‘Vous êtes malade mais n’aurez votre traitement que dans dix-huit mois. Et à ce moment-là, il faut tout recommencer depuis le début ! » Sa collègue Perrine confirme : « Forcément, tisser un lien de confiance est d’autant plus difficile dans ces conditions. »

Des mesures « fictives »

Leur décision de se mobiliser fait suite à l’appel des juges pour enfants de Seine-Saint-Denis, publié le 5 novembre dans Le Monde et France Inter. Les magistrats y dénonçaient des délais si longs qu’ils posent la question du sens même qu’il y a à ordonner des mesures de protection. « Ce sont des mesures fictives», renchérit Julie Derancourt, dans les mêmes termes que les juges.

Pourquoi de tels délais ? Sans surprise : des moyens trop faibles pour suivre un nombre de demandes toujours en augmentation. En Seine-Saint-Denis, le nombre de mesures en attente est passé de 189 en 2013 à 915 en 2018, expliquent nos interlocutrices, pour qui « les dotations n’ont pas suivi l’explosion démographique dans le 93. » Un chiffre également avancé par les juges pour enfants dans leur tribune. 

Aujourd’hui, si cinq places se libèrent, nous devons choisir à qui les donner. Ethiquement, c’est fou et indécent. Les équipes sont déjà surchargées. Nous ne pouvons faire que le minimum

Concrètement, sur les trois centres de Bobigny et d’Aulnay-sous-Bois, une petite dizaine de personnels a en charge entre 20 à 30 mineurs chacun. « Cela correspond à 4 heures par enfant officiellement, et ce, en comptant les déplacements à domicile, les démarches, les réunions, les rédactions de rapports, » expliquent nos interlocutrices. Une durée de travail insuffisante pour un réel travail et souvent largement dépassée. « Nous sommes obligées de jongler entre situations urgentes et situations moins urgentes. Il faut toujours faire des choix » regrette Layla Pearron, assistante sociale à l’antenne d’Aulnay-sous-Bois. La directrice de l’antenne renchérit, désolée : « Aujourd’hui, si cinq places se libèrent, nous devons choisir à qui les donner. Ethiquement, c’est fou et indécent. » Et quand un éducateur est en arrêt, « il n’est pas remplacé : les familles n’ont plus de suivi, » indique Magali Lutrand, psychologue à l’antenne de Bobigny. « Nous essayons de pallier l’urgence, mais les équipes sont déjà surchargées. Nous ne pouvons faire que le minimum. »

Des conséquences lourdes pour les enfants

Les premiers à souffrir de ces délais d’attente, ce sont les enfants : « La temporalité de la justice des adultes n’est pas la même que celle des enfants » précise Magali Lutrand. « Si un enfant a 2 ans quand le juge mandate une mesure d’investigation [des dangers auxquels est exposé l’enfant, ndr], cela va prendre six mois; puis il va falloir attendre un an et demi pour que la mesure d’accompagnement éducatif commence. L’enfant aura déjà cinq ans. Alors que la psyché humaine se construit durant les trois premières années de la vie. »

Ces enfants grandissent avec le sentiment que la société ne peut pas les protéger

Pour l’enfant qui aurait dénoncé des violences à la maison, autre risque de taille : les représailles qu’il peut subir pendant l’année et demie où il devra attendre. Dans ces conditions, difficile de dire à l’enfant qu’il a eu raison de parler, remarquent amèrement nos interlocutrices. « On travaille beaucoup sur la parole mais je pense que les enfants ont appris à se taire » déplore Julie Van der Heym, éducatrice spécialisée à Bobigny. « Ces enfants grandissent avec le sentiment que la société ne peut pas les protéger, » renchérit Layla. Sa collègue Julie acquiesce. « La parole du juge des enfants a du poids mais avec toute cette attente, elle en perd. »

Certains adolescents finissent dans le cadre judiciaire alors qu’on connaissait leurs problèmes

Quant aux adolescents – dont certains ont une souffrance silencieuse d’autant plus difficile à détecter – la fenêtre d’opportunité peut se fermer très vite : si un adolescent est signalé à 15 ans, compte tenu des délais, sa prise en charge interviendra après ses 16 ans. Conséquences possibles : déscolarisation, prise en charge encore plus aléatoire, le suivi s’arrêtant quand l’adolescent a atteint ses 18 ans. « Certains finissent dans le cadre judiciaire alors qu’on connaissait leurs problèmes » regrette Perrine Desprairies. Et du côté des familles aussi, l’absence de suivi laisse en difficulté, indiquent les éducatrices.

Des services sociaux appauvris

Toutes s’accordent à dire que pour réduire la charge des éducateurs et améliorer la prise en charge, des embauches sont plus que nécessaires. Mais le faible niveau de salaire, les conditions de travail et le manque de reconnaissance n’attirent pas les foules, soulignent les éducatrices : « En Ile-de-France, les salaires sont tellement bas – environ 1 300 euros – que les éducateurs sont souvent obligés d’avoir un double emploi et de vivre en colocation » affirme Célia Lhotellier, éducatrice spécialisée à Bobigny. « Quand il y a un effet miroir entre la famille aidée et le professionnel qui les aide, il y a un problème ».

Si les moyens sont alloués par le département qui a compétence en matière de protection de l’enfance, pour les éducatrices, ce n’en est pas moins à l’Etat d’intervenir quand la décentralisation est inefficace. « Les lois sont nationales, » fait remarquer la psychologue, « mais on a l’impression que c’est la logique financière qui prime. L’Etat se défausse d’une mission fondamentale. »

Ces enfants viendront à l’âge adulte grossir les rangs de la psychiatrie ou des personnes à la rue

Un « mauvais calcul » dont la société portera le coût à l’avenir, estiment les professionnelles. Les répercussions de ces retards peuvent en effet être lourdes pour les enfants : désinvestissement, perte de confiance dans les institutions et troubles tout au long de leur vie d’adulte. « Les problèmes de développement psychique sont dramatiques » insiste la psychologue, qui indique que « ces enfants viendront à l’âge adulte grossir les rangs de la psychiatrie ou des personnes à la rue. »

Et à travers le département, difficile de prendre appui sur des partenaires, tels que psychologues scolaires ou CMP [centres médico-psychologiques] : « Les dispositifs de prévention, les services sociaux de secteur ont disparu. Conséquence : les enfants arrivent de plus en plus tard dans nos services, » regrette Perrine Desprairies. Du côté de l’aide sociale à l’enfance, qui se charge de placer les enfants, le manque de moyens se fait tout autant sentir. « C’est tout le système qui est engorgé dans le 93 » affirme Célia Lhotellier. « Pour pallier les autres services, nous devons accompagner les parents dans leurs démarches, pour le logement par exemple… »

Elles sont unanimes : la société a intérêt à miser sur la prévention et l’éducation et à allouer plus de moyens à la protection de l’enfance. « La protection de l’enfance est le dernier maillon de ce que la société peut apporter,» estime Magali Lutrand. Un maillon qui semble aujourd’hui en danger de sauter.

Sarah SMAIL

Articles liés

  • « On a l’impression que le gouvernement se fout de nous et de notre santé »

    Vendredi 15 mars à Paris, environ 30 000 personnes ont marché pour le climat à l’appel des organisations lycéennes et étudiantes. Une mobilisation qui a fédéré bien des collégiens, lycéens ou étudiants, venus de Paris et de banlieue. Reportage.

    Par Kab Niang
    Le 18/03/2019
  • Jetés à la rue à 18 ans : le cri du coeur des anciens enfants placés

    L'aide sociale à l'enfance, l'ASE (ex-DDASS), prend en charge chaque année 350 000 jeunes mineurs, souvent confiés à des familles d'accueil. Mais que se passe-t-il lorsque ces jeunes ont 18 ans ? Si certains bénéficient d'un contrat jeune majeur, la plupart sont livrés à eux-mêmes, parfois laissés à la rue. Des associations ont réuni plusieurs centaines d'anciens enfants placés, mardi 12 mars à la Bourse du travail de Paris, pour raconter et revendiquer. Reportage.

    Par Siham Sabeur
    Le 15/03/2019
  • A République, un 8 mars placé sous le signe de la lutte

    Ce vendredi 8 mars, ils étaient quelques milliers à se réunir sur la place de la République pour la journée internationale des droits des femmes. Un conglomérat de revendications, de luttes et de mouvements au service d'un objectif commun : promouvoir l'égalité femmes-hommes et libérer la parole des femmes. Reportage.

    Par Kab Niang
    Le 11/03/2019