Le magasin « Kulture Bio » est niché au cœur de Pantin, rue Hoche, près d’un terrain vague. Philippe Dumont se targue d’avoir ouvert, en avril 2009, « la seule épicerie bio de la ville ». Il insiste sur le fait qu’il propose à ses clients de la nourriture terrestre mais aussi de la nourriture de l’esprit. Livres et DVD tendent les bras aux clients qui viennent s’approvisionner en chocolat ou radis noir comme l’ont fait deux jeunes femmes pendant notre discussion.

Philippe Dumont me dépeint autour d’un jus de fruit, bio évidemment, les arrière-boutiques de la cuisine politique locale. Ce lieu était prédestiné à l’activité commerciale qui est la sienne puisque le local abritait auparavant la permanence des Verts. Une élection municipale plus tard, à la faveur d’une alliance avec la municipalité socialiste élue en 2008, les écologistes de Pantin sont accueillis au Château, la mairie.

Le local est alors convoité par la municipalité qui propose de le racheter pour 860 000 euros, là où Monsieur Girard, le propriétaire, en réclame un peu moins de 2 millions d’euros. Une ordonnance d’expropriation est émise. Une expropriation qui s’inscrit dans le cadre de la réhabilitation de la ZAC centre.

A ce bras de fer initial, s’ajoutent les bisbilles électorales et rancœurs du passé. Philippe Dumont, lors de l’élection municipale de 2008 a ouvertement fait campagne contre le maire finalement victorieux. Il vit depuis treize ans à Pantin, s’est engagé dans une liste répertoriant « sept sensibilités de gauche ». Et revendique fièrement n’avoir « aucun parti politique derrière [lui] ». Il a l’impression de payer cet engagement politique mu par son envie de « réappropriation communale, de mettre en place une démocratie directe ».

Trois mois avant l’ouverture, Philippe Dumont retrousse ses manches et badigeonne les murs de peinture jaune, aménage le local. Il avise le journal local, Le Canal, de l’ouverture prochaine de ce commerce de proximité. D’après ses dires, des rendez-vous avec les journalistes n’ont jamais été honorés. Il suppose qu’il y a « un black-out total, des mots glissés, des notes blanches pour qu’ils arrêtent toute communication avec moi ».

Pour informer malgré tout les habitants de Pantin de cette ouverture, Philippe Dumont (photo) met au point une campagne de communication artisanale. Il glisse des cartes de visite de format 5X8 cm dans tous les interstices de Pantin, comme les arbres. Il déclare en riant : « J’utilise toutes les failles de ma ville pour y glisser mes cartes de visite. » Trois jours plus tard, la police municipale qui lui demande d’ôter toutes ces cartes de visite. Philippe Dumont, un peu blagueur, rétorque qu’il ne peut enlever, à moins de les remettre, des cartes de visite déjà ramassées par les services municipaux.

Le 8 septembre 2009, il reçoit une injonction de payer 160 euros pour « une prestation de décollage d’affichettes provenant de votre structure collées en dehors des espaces prévus à cet effet ». Il réclame alors une facture détaillée et le nom de l’entreprise de nettoyage prestataire. Et précise qu’il n’a jamais collé quoi que ce soit et que donc la mention de « décollage » est inexacte.

Le 19 octobre, il reçoit de nouveau un courrier dans lequel les lieux où il a glissé sa carte de visite sont recensés. Il est précisé qu’il a fallu « un certain temps pour retirer ces affichettes ». « Un temps certain », ironise Philippe Dumont en citant Fernand Raynaud. S’ensuit un échange de courriers avec toujours la même demande de Philippe Dumont, la présentation d’une facture détaillée justifiant cette dépense de 160 euros engagée par la mairie. « Je demande juste le nom de l’entreprise, le numéro SIRET et les heures passées à enlever ces cartes de visite. »

Au-delà de cette amende, il entend dénoncer « le deux poids, deux mesures de la démarche, les autocollants du Parti socialiste restent sur les murs de Pantin, même en dehors des périodes électorales ». Il invoque le code de l’environnement pour défendre sa démarche et assure qu’il n’est pas hors-la-loi tant que cela ne défigure pas le paysage urbain et ne détériore pas les supports.

Philippe Dumont a eu plusieurs carrières. Il a exercé tour à tour la profession de brocanteur, vendeur de livres sur les marchés et peintre en bâtiment. Pour lui, sa nouvelle activité est cruciale. « J’ai ouvert pour le bienfait des habitants de Pantin. C’est presque une mission de service public. »

Des intérêts économiques sous-tendent cette affaire. La municipalité s’est engagée dans une opération d’aménagement urbain. La maison de haute-couture Hermès s’est implantée plus haut dans la rue. Et ambitionne d’étendre ses ateliers jusqu’au bout de celle-ci. La Semip, l’aménageur public, souhaite embellir la rue autour du show-room en investissant près de six millions d’euros.

Cette théorie des « gros sous » est partagée par Olivier, client régulier et membre du comité de soutien au commerçant bio. Pour lui, ce dernier paye son opposition politique mais aussi son envie de proposer un modèle différent. « Il remet en cause la société du profit de la consommation à outrance », explique Olivier. De fait, l’homme se situe dans la mouvance des antinucléaires et des décroissants.

Pour appuyer ses dires, Philippe Dumont raconte qu’un homme du voisinage faisant partie d’un comité de quartier lui a confié ceci : « Y a des gens qui ne veulent plus venir chez toi car tu es une officine politique. » Il poursuit sur ce même registre : « C’est un boycott dans le non-dit. » Il prend des accents militants lorsqu’il m’expose pourquoi il s’acharne dans son combat : « C’est un devoir de résister quand un pouvoir veut écraser un citoyen, le mettre au pas. »

Pour l’instant, la demande de paiement de la facture est bloquée. Le trésorier payeur du Trésor public a jugé que ce titre de paiement était illégal, la mairie ayant dépassé le délai légal de deux mois pour répondre à une lettre d’un citoyen. La seule réponse avait été une injonction de payer. Le maire, Bertrand Kern (PS), lors de la manifestation organisée en soutien au commerçant, a refusé de recevoir le cortège. Philippe Bon, directeur de cabinet a, lui, reçu une vingtaine de membre de ce comité de soutien.

Interrogé, il m’explique que l’affaire est « compliquée ». D’emblée il reconnaît que ce comité de soutien est piloté par des « opposants notoires à Bertrand Kern, issus de la gauche de la gauche ». Il s’est vu remettre le 14 mars une pétition qui a recueilli 2500 signatures, demandant le maintien d’une épicerie bio à Pantin. Toutefois, Philippe Bon relativise l’importance de cette pétition arguant du fait que les signataires ne sont pas forcément tous avisés du contexte de l’affaire. Il précise également que ces opposants protestent contre tous les projets d’urbanisme de réhabilitation de l’habitat indigne initiés par la ville.

A son sens, Philippe Dumont est manipulé dans cette affaire. Il reconnaît que ses convictions sont sincères. Il rappelle que lors de la manifestation du 14 mars des banderoles contre les expropriations ont été brandies. Pour lui, « la dichotomie entre la revendication initiale et la réalité est avérée ».

L’expropriation s’inscrit dans les projets d’extension des ateliers Hermès de 26 000 m2. Les plans sont validés, les architectes travaillant de concert avec la municipalité. Il s’agit aussi d’élargir la rue Hoche pour faire passer un bus et de construire à l’endroit où se trouve « Kulture Bio » un ensemble immobilier de 350 logements dont un tiers de logements sociaux.

Philippe Bon réfute l’accusation selon laquelle la municipalité serait hostile au commerce de proximité. Et rappelle que les commerces ont toute la latitude de s’implanter dans la ville et que le seul pouvoir du maire est de préempter. Le directeur de cabinet du maire souligne que celui-ci n’est pas hostile au bio. Pour preuve, une autre épicerie-restaurant bio s’est installée rue Victor Hugo. Et dans le cadre du développement de la ZAC une supérette biologique sera ouverte. Il estime enfin que la municipalité est dans son bon droit concernant l’accusation d’affichage sauvage et précise que la mairie n’est pas tenue de fournir une facture détaillée. La municipalité n’est pas prête de voir se refermer cette histoire, avertit Philippe Dumont : « Je n’ai aucune limite de temps ni d’argent. »

Faïza Zerouala

Faïza Zerouala

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