Le Bondy Blog : France Télévisions a été condamnée à 10 000 euros d’amende et le DRH de France 3, Olivier Godard, lui, écope d’une amende de 3 000 euros avec sursis. 

Wafa Dahman : Je suis satisfaite de cette décision du tribunal. C’est une bonne nouvelle, c’est déjà un premier pas. Grâce à cette condamnation, j’espère qu’ils vont enfin m’entendre.

Le Bondy Blog : En revanche, ils ont été relaxés pour les motifs de discrimination et de harcèlement

Wafa Dahman : Les faits sont prescrits (le salarié a 5 ans pour agir à compter de la révélation de la discrimination, en application de l’article L 1134-5 du Code du Travail, NDLR). Je m’y attendais et je ne peux être que déçue. J’ai trop attendu pour déposer plainte. Le souci, c’est que les temps de la douleur ne correspondent pas aux temps de la justice. J’ai mis du temps avant d’en parler car j’avais honte, c’était très dur d’accepter le fait d’avoir été discriminée, de mettre ce mot sur ce qui m’était arrivé. C’est aussi compliqué de saisir la justice. Tout ce temps fait que l’on passe parfois à côté des délais légaux.

Le Bondy Blog : Où avez-vous travaillé avant d’arriver à France Télévisions ?

Wafa Dahman : Je suis née à Lyon, j’ai fait toutes mes études à Lyon. J’avais très vite compris que ce serait compliqué pour moi de percer dans ce milieu-là, le journalisme, en France, alors j’ai saisi une opportunité professionnelle en Tunisie, de travailler en tant qu’animatrice à la télévision et à la radio nationales et francophones : j’ai présenté les JT pendant deux ans. C’était aussi une opportunité de découvrir le pays de mes parents. Forte de cette expérience, je suis revenue en France, j’ai travaillé à Europe 2, pour une télévision locale à Lyon, TLM, à Medi1 à Tanger. Puis j’ai créé avec des amis Radio Salam, une radio associative généraliste et bilingue.

J’ai eu envie de travailler à France 3, j’ai frappé à la porte de France Télé pendant longtemps… et un jour ça a fini par fonctionner. C’était en 2004. J’ai accepté la mobilité, c’était la règle du jeu. En 2005, ont lieu les émeutes dans les banlieues. Ayant grandi à Vaulx-en-Velin, j’étais très sollicitée entre 2005 et 2006 sur ces sujets : je faisais quasiment un sujet sur 4 sur les banlieues, l’immigration, l’islam. Je me disais que c’était peut-être une expertise qu’on me reconnaissait, j’étais contente de valoriser ma connaissance de ces territoires, de donner la parole à ces habitants et de montrer que c’était des gens comme les autres, mais dans le même temps j’avais le sentiment d’être estampillée « banlieue », j’avais l’impression d’être placée dans la rédaction dans une position particulière où on a plus de respect pour le spécialiste de la pêche et des truies que pour le journaliste qui traite un territoire perçu comme hostile par la majorité de la rédaction.

Le Bondy Blog : Entre 2004 et 2014, vous travaillez pour 38 bureaux de France 3. En 10 ans, vous avez cumulé plus de 450 contrats de travail. Comment se traduisait cette précarité dans votre quotidien ?

Wafa Dahman : C’est être disponible constamment, ne plus avoir de vie sociale, travailler trois jours à Amiens cette semaine, la semaine d’après un jour à Marseille, puis à Lyon, etc. C’est être dans une précarité psychologique constante. On arrive dans une région que l’on ne connaît pas, on travaille quelque jours dans une ville que l’on ne connaît pas, avec des gens que l’on connaît pas mais il faut s’adapter très rapidement, puis on repart ailleurs. Mon appartement à Lyon, j’avais l’impression de le découvrir à chaque fois que je rentrais.

J’étais entre deux valises, deux trains, et dans la tête un agenda et des cases à remplir, dimanche, jours fériés et vacances d’été compris. Pendant plusieurs années, je n’ai pas pris de vacances, bougé d’hôtel en hôtel. Tout ça sans jamais me plaindre. Une année, j’ai même travaillé 260 jours alors qu’un journaliste à temps complet à France Télé travaille en moyenne 180 jours. En tout, j’ai cumulé 1 800 jours de collaboration, 455 contrats de travail à durée déterminée en 10 ans, sans jamais être embauchée, soit quasiment 4 contrats par mois.

Le Bondy Blog : À quel moment, avez-vous eu l’impression que votre situation n’était pas normale ?

Wafa Dahman : À partir de 2010, je constate que certains bougent beaucoup moins que moi, que certains signent des contrats plus longs que les miens. À Grenoble, où je faisais un quart de mes contrats à l’époque, un nouveau rédacteur en chef décide de supprimer du planning les deux journalistes maghrébins : un collègue et moi. Puis en mai 2010, à Lyon, où je vis et où je travaillais aussi régulièrement, j’ai subi des insultes racistes de la part d’un collègue. On était dans la voiture, alors que je lui donnais les indications pour nous rendre sur le lieu de reportage, il a mis sa main devant ma bouche pour me faire taire, puis m’ a dit « Tu t’es regardée, tu as vu qui tu es, tu n’as rien à faire parmi nous ». Quand vous vous prenez ça en pleine figure, c’est d’une telle violence.

J’en ai parlé directement à mon rédacteur en chef. Mais il n’a rien fait. Pire, il m’a totalement blacklistée et à partir de 2010, je n’ai plus pu travailler à Lyon. Chaque rédacteur en chef est roi dans son royaume et fait ce qu’il veut avec les CDD, ce sont des barons locaux, qui peuvent décider du jour au lendemain de vous rayer du planning, sans explications. Vous ne pouvez rien dire. Les CDD qui font du bruit, on ne les garde pas à France 3. J’ai trouvé ça profondément injuste : sur une humiliation, on rajoute de l’injustice.

Le Bondy Blog : Vous dites avoir été exclue du bureau de Lyon après avoir dénoncé des pratiques discriminatoires, que faites-vous alors ?

Wafa Dahman : Je suis partie à Orléans où j’ai présenté le journal pendant 8 mois. La rédaction avait besoin immédiatement d’un présentateur, j’y suis allée. Il y avait une ambiance de harcèlement sexuel qui ne me convenait pas, je l’ai exprimé, le rédacteur en chef ne souhaitait pas que je reste. J’ai dû repartir sur les routes, travailler à droite et à gauche, partout en France.

Le Bondy Blog : Toutes vos demandes de titularisation sont ignorées.

Wafa Dahman : J’ai postulé huit fois pour des CDI, sans succès. Je n’ai jamais eu d’entretien. En 10 ans, je n’ai jamais eu un seul blâme et tous mes reportages ont été diffusés. Je me suis investie à fond dans ce travail. Malgré tous les efforts, supporter cette précarité, faire 38 bureaux, soit presque la moitié de la France, je me suis rendue compte que le traitement auquel j’avais droit n’était pas normal, ça m’a fait mal.

Le Bondy Blog : En 2012, vous acceptez une médiation en interne pour régler votre situation.

Wafa Dahman : Cette médiation avait pour but de traiter les cas de discrimination qui avait été repérés. Je suis reçue à plusieurs reprises, on me garantit que cela n’aurait aucune répercussion sur mon travail. On m’a donné toutes les garanties. À la fin de la médiation, au troisième rendez-vous, les DRH prennent des engagements : me trouver un emploi qui correspond à mes compétences et à mes demandes, réparer l’injustice de cette précarité excessive en me proposant un CDI, et surtout sanctionner le journaliste qui m’a insultée à Lyon, car elle était là ma blessure. Après cette médiation, en décembre 2014, mes contrats sont annulés les uns après les autres jusqu’à ce qu’il n’en reste quasiment plus. Je suis passé de 260 jours par an en 2012 à 100 en 2013 et 15 en 2014. Pour justifier ma mise à l’écart, les rédacteurs en chef m’ont répondu qu’il n’y a plus de travail. Alors qu’en jetant un coup d’œil sur les plannings, vous voyez de nouveaux noms remplacer le vôtre. Encore aujourd’hui, au procès, les avocats de France Télévisions justifient mon éviction par une baisse d’activité, ce qui est entièrement faux.

Le Bondy Blog : Vous décidez alors de poursuivre France Télévisions au pénal pour « abus de CDD, discrimination et harcèlement ». Lors de l’audience de juin à la 31ème chambre correctionnelle du TGI de Paris, vous étiez trois à poursuivre France Télévisions : deux JRI et vous. Aujourd’hui, vous êtes seule. Pourquoi ?

Wafa Dahman : France Télé a choisi de négocier avec les garçons et tant mieux : ce sont des pères de famille qui eux aussi ont vécu une précarité et une discrimination très douloureuses. France Télé a maintenu le contrat de travail avec eux et les a indemnisés. Sauf que moi, France Télé m’a laissée sur le carreau. Pourtant, nous avions tous les trois les mêmes revendications, les mêmes parcours, les mêmes difficultés. C’est inexplicable. Faut-il imputer du sexisme à France Télé ? Je le pense.

Je ne suis pas totalement seule dans ce combat. Un excellent avocat, militant, investi, impliqué m’accompagne, un homme intègre qui se bat véritablement pour moi, et avec moi et qui porte entièrement mon dossier. Je suis aussi soutenue par des syndicats. Après la publication d’articles dans la presse parlant de mon histoire, j’ai reçu des centaines de messages de gens qui se sont retrouvés dans mon combat et qui m’ont apporté leur soutien. Ça fait chaud au cœur.

Le Bondy Blog : Vous évoquez la presse, celle-ci a donné très peu d’écho à votre histoire.

Wafa Dahman : Ce silence est hallucinant. Seuls le Bondy Blog et le Courrier de l’Atlas en ont parlé. L’été dernier, L’Humanité a fait un article en plein mois d’août. Un ami journaliste a proposé cette affaire à plusieurs rédactions, personne n’en a voulu. Pourquoi ? Soit la discrimination est quelque chose de tabou dont personne ne veut parler, ou alors on vous dit « c’est facile de jouer à la victime quand vous n’avez pas eu ce que vous vouliez ». Soit on ne veut pas pas se rendre compte de la véritable blessure que cela constitue, que c’est un coup de couteau dans le pacte fondateur républicain d’égalité et de justice.

Face à cette indifférence, je me bats pour moi mais je me bats aussi pour dire « attention, la discrimination existe« . On a tous intérêt à régler ce problème. J’ai senti lors de la dernière audience, le 9 février dernier, que même au niveau des juges, cette discrimination était difficile à appréhender, comme si ne pouvait comprendre la discrimination que celui qui l’avait vécue. On aurait dit deux mondes qui s’opposent. Le leur, celui où tout est normal : si tu es compétent et que tu n’as pas fait d’erreur, il n’y pas de raison de ne pas avoir le travail que tu veux. Et l’autre monde, le nôtre, où on sait que malgré tes compétences, ça peut bloquer à cause de ton prénom, ton nom, ta couleur de peau, tes origines, ton adresse, car il y a des préjugés.

Le Bondy Blog : Quelle est votre situation professionnelle actuellement ?

Wafa Dahman : Je travaille dans une radio locale à Lyon, Radio Salam, en contrat aidé, qui s’achève en juin prochain. Et la bataille contre France Télévisions n’est pas encore totalement terminée puisque au mois de juin, j’ai rendez-vous en appel devant les prud’hommes. Je ne demande qu’à travailler, pouvoir travailler comme les autres.

Propos recueillis par Leïla KHOUIEL

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