Une rue, tout près de République. Il était peut-être 22h. Et le bruit de la guerre…
La dame portait un manteau blanc. Des petites ballerines. Elle avait une sorte de chignon qui se défaisait lentement, au fur et à mesure qu’elle accélérait. Elle marchait dans un sens et regardait dans un autre. À ce moment-là, elle était seule dans cette rue où les coups de feu pleuvaient. Il y avait une résonance particulière, ce son si soudain, si étrange, des balles qui glissent dans l’air. Elle marchait, terrifiée, les yeux grands ouverts, en fuyant l’horreur qu’elle espérait laisser derrière elle. Et puis, de l’autre côté de la rue, une foule s’est mise à courir, sortie de nulle part.
Tout le monde hurlait et tentait de se cacher dans chaque recoin. La panique a fait trébucher un homme. Il est tombé, puis s’est relevé, puis a continué sa course infernale, le prix de sa vie. Les balles, sans discontinu. Les secondes qui ne durent pourtant pas très longtemps, mais cette image des foules, cette hystérie, cette peur, qui restera jusqu’au bout de nos vies.
Le calme n’est jamais vraiment revenu dans cette rue. La nuit était de plus en plus noire. Les gens de plus en plus éparpillés. Les cœurs secs. Seul un homme s’est mis à danser. À quelques centaines de mètres des attentats. Dans un quartier où la vie s’était évanouie. Pendant que la télé criait les mots terribles, l’horreur, la guerre, les terroristes, la mort. Seul un homme s’est mis à danser, comme s’il n’avait plus que ça à faire. Quelques pas, un rythme, sur la musique des horreurs.
Et le bruit n’a jamais cessé. Les gyrophares qui transforment les murs de la ville en une triste peinture, le bruit des voitures de polices qui remplacent ceux des balles, des camions qui déboulent et qui assourdissent tous les derniers passants. Les fenêtres qui s’ouvrent timidement, tenter de voir ce qui se passe, d’entendre un dernier bruit. La télévision qui continue, l’horreur, la guerre, la mort, comme un putain de refrain dont on se souviendra. C’est la guerre des sons, des cris qui se sont enchainés dans cette rue, près de République.
C’est dans ce moment, si unique, si terrible, qu’on ressent un basculement.
Nos vies qui se transforment, qui se feront sans doute loin d’ici, quand on se dira qu’on a plus rien à faire. «Est-ce qu’il faut partir?», les messages tombent et les réseaux saturent. On ferme les fenêtres pour se couper de la rue trop bruyante, des sons imprégnés qui se rejoueront à l’infini. On veut fermer les yeux. On veut se réveiller.
Mehdi Meklat et Badroudine Said Abdallah

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