Bondy Blog : Que vous inspire la polémique autour de la « Ligue du LOL » ?

Laure Salmona : Ces révélations produisent un effet « boule de neige » qui nous réjouit. On va peut-être assister au #MeToo du cyberharcèlement. Néanmoins, on découvre un peu l’eau chaude. C’est quelque chose qui a toujours existé, pour une raison simple : tous les systèmes de domination qui sont à l’œuvre dans la société existent sur Internet. Cette domination des blancs, des hommes ou encore des valides se traduit ainsi dans les écoles, dans les universités, dans les professions… et évidemment sur les réseaux sociaux.

Là, avec la « Ligue du LOL », on a affaire à des personnes qui se cooptent en mode « Boys’ Club » et vont monter en grade, non malgré ces violences qu’ils exercent mais grâce à ces violences. C’est un privilège d’hommes blancs élitistes qui leur permet de bénéficier d’une impunité quasi-totale. Plus on a des privilèges de classe, de race ou de genre, moins les violences qu’on exerce ont de coût social.

Certains concernés ont mis cela sur le compte d’un certain climat de liberté et d’impunité sur Twitter au début des années 2010… Qu’en est-il aujourd’hui ?  

En vrai, peu de choses ont changé. A l’époque, il y avait peu de gens sur les réseaux sociaux, ça donnait l’impression d’un entre-soi, d’un groupe privé. Ce qui pouvait donner un sentiment d’impunité. Mais celui-ci est à relativiser. Aujourd’hui, il y a énormément de monde sur les réseaux sociaux mais ce sentiment d’impunité existe toujours. Il y a toujours autant de cyberharcèlement qu’à l’époque, sauf qu’aujourd’hui, on met un nom dessus. Ce qui se passe sur Internet, c’est que ça crée un effet loupe. Les fonctionnalités d’Internet permettent plus de contrôle, d’organisation. La possibilité de créer des groupes privés permet, par exemple, de s’organiser pour lancer le cyberharcèlement.

Comptez-vous mener une action en justice à ce sujet ?

Malheureusement, il faut exister depuis plus de cinq ans pour se porter partie civile en tant qu’association. La nôtre, « Féministes contre le cyberharcèlement », n’a été créée qu’en 2017, on ne peut pas le faire pour le moment. Mais il existe plein d’autres moyens pour s’organiser. Nous avons préparé un manifeste en soutien à une victime qui va sortir incessamment sous peu. On peut aussi organiser des cagnottes, apporter un soutien psychologique…

On veut intimider et terrifier les personnes opprimées

A plus long-terme, quelles solutions permettent-elles réellement de lutter contre le cyberharcèlement ?

L’éducation populaire est centrale. On essaie dès qu’on peut d’expliquer ces mécanismes de domination qui s’expriment à travers les cyberviolences aux internautes. On pense que l’accès aux droits des personnes est très important. On a mis en ligne sur notre site un petit guide « Que faire en cas de cyberharcèlement ou de cyberviolence ? » Ce guide donne des conseils juridiques, médicaux, des numéros-ressources… Enfin, nous essayons de déconstruire tout ce qui est du ressort de la culpabilisation des victimes.

Ce dont on se rend compte avec cette histoire, c’est qu’Internet et les réseaux sociaux ne sont pas les espaces de liberté absolue qu’on nous vend…

La fameuse « liberté d’expression » sur les réseaux sociaux est une vue de l’esprit, elle n’en a que le nom. Il y a une forme de légende selon laquelle le web, c’est l’horizontalité, sans hiérarchie, où toutes les voix auraient la même portée. Finalement, le cyberespace répond aux mêmes logiques que l’espace public : il a été construit par les hommes pour les hommes. Facebook, à la base, a été conçu par des hommes blancs, aisés, valides comme un groupe qui servait à noter le physique des femmes. Aujourd’hui, sur Internet, la parole des opprimés n’a pas la même place que la parole de ceux qui émanent de la classe dominante. C’est la même chose à la télévision, par exemple. Le cyberharcèlement, c’est ça : on veut intimider et terrifier toutes les personnes opprimées pour les faire taire, pour qu’elles s’autocensurent.

Estimez-vous que les réactions à la polémique autour de la « Ligue du LOL » ont été à la hauteur de l’enjeu ?

Cette affaire a permis de parler du sujet du cyberharcèlement, et d’en parler en termes de domination masculine, ce qui est une bonne chose. On a évité les poncifs du type « C’est à cause d’Internet et de l’anonymat. » En revanche, on a pu voir fleurir toutes sortes de réactions où des gens essaient de déresponsabiliser les fautifs. « Ils étaient jeunes, c’était une autre époque, de l’eau a coulé sous les ponts… » Ces personnes, à l’époque de la « Ligue du LOL », avaient la vingtaine. Ce n’était pas des enfants. Pour prendre des postes à responsabilité dans leurs rédactions, d’ailleurs, c’était visiblement des garçons suffisamment matures.

Et maintenant ? Quelles conséquences doivent avoir ces révélations, selon vous ?

Je pense que s’ils sont en accord avec ce que certains disent être devenus, il faudrait qu’ils laissent leurs postes à ces femmes dont ils ont saboté la carrière. Je les appelle aussi à accompagner leurs excuses, plus ou moins sincères, d’actions concrètes. Aujourd’hui, les associations qui luttent dans le domaine manquent d’argent. Vu que les faits sont prescrits, il n’y aura pas moyen d’avoir de réparation du préjudice. Que les harceleurs le réparent eux-mêmes. Nous les appelons à faire des dons aux associations et aux victimes.

Propos recueillis par Ilyes RAMDANI

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