A six, elles sont venues se recueillir ce mardi 18 septembre sur le lieu du drame. Six adolescentes âgées entre 16 et 17 ans, toutes en larmes debout devant le 2 de l’avenue Romain-Rolland, au pied de « La Maison du pommier », à Saint-Denis là où celui qui fut un ami, un camarade ou un petit copain est mort lundi 17 septembre aux alentours de 20h30. « C’était un Don Juan, Luigi », réagissent-elles unanimement sans pouvoir en dire plus. Quelques parents sont également venus. Le sol, jonché par le sang de l’adolescent, a été recouvert de sable.

Tirs de Kalachnikov

D’après les témoignages de certains habitants de la cité Joliot-Curie, des jeunes du quartier mitoyen de Romain-Rolland seraient venus dans la cité dans l’après-midi du 17 septembre. Aux alentours de 18h, plusieurs coups auraient retenti. Vers 20h30, plusieurs jeunes de Joliot-Curie, armés de battes de base-ball, de bâtons et de barres selon les témoignages, certains à moto, sont à leur tour « descendus » à Romain-Rolland. Des coups sont tirés en réponse. C’est à ce moment-là que Luigi, 16 ans, est touché par plusieurs balles en pleine gorge. Ses amis ont essayé de le transporter à l’hôpital Delafontaine voisin, en vain. Les équipes de secours tenteront de le réanimer sans succès.

Deux de ses amis sont également blessés, dont Amine touché par une balle dans la jambe et transporté à l’hôpital Bichat dans le 18è arrondissement de Paris, puis placé en garde à vue. Sur place, des voitures criblées de balles ont été retrouvées, plusieurs douilles et des étuis de calibre correspondant à un fusil d’assaut Kalachnikov ainsi que des bâtons. Luigi, ses copains, ont-ils été pris directement pour cibles ? Pourquoi se trouvaient-ils à cet endroit ? Lui et ses amis de Joliot-Curie avaient-ils des comptes à régler avec les jeunes de Romain-Rolland ? C’est désormais à l’enquête, ouverte pour meurtre et tentative de meurtre en bande organisée, de répondre à ces questions.

Madame Touré habite au 8ème étage de la tour située au 1 avenue Romain-Rolland qui fait face au lieu du drame. « J’étais à ma fenêtre, j’ai entendu plusieurs coups de feux, cinq. J’ai eu peur, j’ai couché mes trois enfants ». « Sur le coup, on pensait que c’était des pétards », affirme Omar, un autre habitant de Romain-Rolland qui se trouvait, au moment des coups de feu, rue de la Vieille mer, à 400 mètres. « J’ai entendu les coups de feu, j’ai de suite baissé les rideaux« , raconte le gérant du café Barathéon situé sur l’avenue Romain-Rolland à quelques mètres à peine du lieu du drame.

Les politiques viennent à Saint-Denis que quand y’a un mort ou les élections, le reste du temps ils nous laissent crever ici

« Sa cité, ses copains, c’était toute sa vie. A cet âge-là, votre cité, c’est votre famille » affirme Houda, une habitante, mère de famille de 45 ans qui connaît bien ces jeunes. Comme tous les habitants, elle est sous le choc et en colère surtout. « Tout ça, c’est de la faute du maire Laurent Russier, il nous laisse crever ici. Les médias vont encore dire que c’est à cause du trafic de drogue mais c’est faux. Les politiques viennent à Saint-Denis que quand y’a un mort ou les élections, le reste du temps ils nous laissent crever ici ». 

Ce mardi matin, le maire et le député de la circonscription, le communiste Stéphane Peu, avaient réuni les journalistes pour un point presse sous forme d’appel au secours. « L’égalité républicaine n’est plus assurée s’agissant de la police et de la justice. On en a plus besoin ici qu’ailleurs. Il y a de la maltraitance à l’égard des habitants. Voir un jeune de 16 ans mourir sous les balles d’une Kalachnikov est intolérable ». 

Foot, scooter et lycée dans la cité

Luigi avait fêté ses 16 ans en juillet dernier. L’adolescent a grandi dans la cité Joliot-Curie, coincé entre la sortie de l’Autoroute A1, l’hôpital Delafontaine et la cité Romain-Rolland. Seul garçon de sa famille, il avait trois soeurs. Connu des services de police pour quelques délits mineurs, il n’a jamais été condamné mais fréquentait le foyer d’Action Éducative de Rosny-sous-Bois où il était suivi par un éducateur. « Il est très respectueux et bien élevé ! », affirme l’une des ses voisines de 21 ans qui le connait depuis la maternelle.

Jusqu’à la rentrée, le quotidien de Luigi c’était le collège Lucie-Aubrac à Villetaneuse et « Terre noire », une résidence recémment construite qui sépare Romain-Rolland de Joliot-Curie. Luigi s’y rendait souvent pour retrouver ses amis sous « le porche » où il aimait jouer au foot et au scooter. Il venait de faire sa rentrée scolaire au lycée professionnel Frédéric-Bartholdi un peu plus au nord de la ville. Marion Serein, sa professeur principale au collège l’an dernier et enseignante de sciences et vie de la terre à Lucie-Aubrac, se souvient d’un adolescent qui « au premier abord n’était pas très scolaire mais qui était très gentil avec ses amis, poli et intelligent ! ».

Une marche blanche en hommage à Luigi

« La team des Caps », pour Cap-Verdiens, c’est le surnom que Filip, Victor, Thiago et Luigi s’étaient donnés. Ensemble, les quatre ados draguaient les filles, trainaient dans le quartier et faisaient aussi quelques bêtises. « On s’entraidait, on était débrouillard, c’est pour ça que les gens nous aimaient », affirme Victor qui vit à Stains, horrifié par la nouvelle de la mort de son ami, qui n’etait pas avec lui le soir du drame. Pour lui, « tout ça n’était qu’un jeu, il n’y avait aucune volonté de tuer et d’être tué ».

Bobakar, 13 ans, connaissait bien également Luigi. L’adolescent de Joliot-Curie est en cinquième au collège Jean-Lurcat, l’établissement situé derrière l’avenue Rolland où se retrouvent scolarisés les enfants des cités voisines Joliot-Curie, Romain-Rolland et Saint-Rémy. « On est amis, potes sur Snapchat aussi. C’était un garçon gentil. Luigi disait parfois ‘Un jour, je vais mourir pour ma cité’, c’était sa phrase »

En sa mémoire, les habitants des deux cités organisent une marche blanche samedi 22 septembre à 13 heures. Elle doit partir de Romain-Rolland vers Joliot-Curie. Objectif : lui rendre hommage et surtout tenter d’apaiser les tensions.

Mohamed ERRAMI

Crédit photo : DR

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